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La douche de Psychose

31 Août

« Mettez des gens autour d’une table à parler de baseball ou ce que vous voulez pendant 5 minutes. Soudain, faites exploser une bombe qui les tue tous. Le spectateur aura 10 secondes de choc.
Prenez la même scène, et dites au spectateur « il y a une bombe sous la table, elle explosera dans 5 minutes » et laissez les personnages avoir la même conversation. Le spectateur sera paniqué pendant 5 minutes par cette conversation sur le baseball. »

The Master of suspense, c’est le surnom mérité d’Alfred Hitchcock. Réalisateur britannique, il commence sa carrière dans son pays natal mais rejoint ensuite Hollywood et ses studios où réalisera ses plus grands chefs d’œuvre.

Psychose (1960) est souvent désigné comme LE film à voir si vous ne deviez voir qu’un seul Hitchcock, devant La Mort aux Trousses et Fenêtre sur Cour. Tous ces films appartiennent à la période américaine d’Hitchcock. Les films de sa période britannique, beaucoup moins connus (dont les premiers sont muets) voient réellement le style hitchcockien se façonner, alors que Psychose en est l’apogée .

Scène Culte #20 : La douche de Psychose psycho 1024x550

Le patron de Marion Crane (Janet Leigh), employée modèle, lui confie une grosse somme d’argent (40 000$) à aller placer à la banque. Elle cède à la tentation et s’enfuit avec, direction le Texas pour rejoindre son amant et réaliser leurs rêves. Fatiguée de conduire, une pluie torrentielle la force à s’arrêter dans un motel en bord de route. Le propriétaire, Norman Bates, jeune homme séduisant, peu farouche mais courtois, se montre heureux de l’accueillir.

Alors qu’elle est affamée, il propose à Marion de se joindre à lui pour dîner, dans la grande maison où il vit seul avec sa mère, juste à côté de l’hôtel. Alors qu’il va demander la permission à sa mère, Marion entend leur conversation dans laquelle la voix de la vieille femme hurle en interdisant à son fils de la fréquenter. Il revient, désolé, avec un plateau repas et se laisse aller à des confidences, évoquant sa solitude, son passe-temps (la taxidermie !) et son attachement à sa mère, infirme et acariâtre. Peu rassurée par le jeune homme et la liasse de billets volée, cachée dans un journal dans son sac à main, Marion rentre dans sa chambre et prend une douche…

Suite à la disparition de Marion, sa sœur, son amant et un détective mènent l’enquête.

Cette scène de la douche est extrêmement connue pour son montage brillant. On utilise le mot « cut » (de l’anglais « coupé ») sur un tournage à la fin d’une prise, mais surtout en montage, lorsqu’un plan se termine et qu’une coupure nous fait passer au plan suivant. Dans cette scène, Hitchcock coupe les images (exactement 78 plans différents) en même temps que le meurtrier coupe la jeune femme avec son couteau. C’est un montage en coups de couteau : à chaque nouveau coup, le plan est différent. Cette façon de lier la forme et le contenu montre les grandes qualités de réalisateur d’Hitchcock.
Pour obtenir le bruitage, le couteau était planté dans des melons.

Du point de vue du suspense, nous voyons en ombre chinoise une porte s’ouvrir et la silhouette d’une personne rentrer lentement. Même sans savoir qu’elle ouvrira le rideau de douche et qu’elle tient un couteau, nous sommes en situation de crainte. Si le rideau était noir, nous ne l’aurions pas vu arriver et nous aurions eu un choc.

Que fait Hitchcock pour rendre sa scène plus forte et nous faire ressentir les deux (crainte + choc) ?
Le son. La force du cinéma, c’est de pouvoir allier image et son, et dans ce cas c’est la musique qui produit le choc. Elle commence brutalement dès l’ouverture du rideau, alors qu’avant seuls les bruits d’eau couvraient le silence. Les trémolos aigus du violon pendant le meurtre, puis les hurlements graves des instruments à vents pendant l’agonie viennent renforcer les images.

Visuellement, on peut remarquer que le sang qui, mêlé à l’eau, s’échappe du corps de la victime, symbolise la vie qui la quitte et disparaît dans le siphon : un trou noir qui se mélangera dans un fondu d’image avec son œil, miroir de l’âme… Double confirmation de la mort de Marion : mort physique avec le sang et mort de l’âme avec l’absence de regard dans son œil. Sur la mort de l’âme, Hitchcock laisse planer le doute en laissant couler deux gouttes d’eau au creux de son œil. Larmes ou eau de la douche?
Anecdote : le faux sang utilisé généralement au cinéma, une fois en contact avec l’eau était trop liquide et pas assez voyant. Hitchcock a donc utilisé du sirop de chocolat.

Dernier point important : le MacGuffin, un principe mis en pratique et popularisé par Hitchcock. Le MacGuffin est un objet matériel, souvent mystérieux, que l’on suit tout au long du scénario ; en général parce qu’on le cherche ou qu’on veut le cacher. Dans Psychose, le MacGuffin, c’est la liasse de billets qu’a volé Marion. C’est à cause de cela qu’elle s’est enfuie, s’est arrêtée dans cet hôtel, qu’elle est morte, et qu’on mènera l’enquête.

Cette scène de la douche se termine par un long travelling qui part de l’œil de Marion et s’éloigne pour atterrir sur… le journal (dans lequel elle a caché les billets). Et l’on découvre que, oui, ce sont bien des larmes au coin de son oeil, car en mourant c’est ce journal qu’elle a vu en dernier ; la raison de son évasion, de son étape dans cet hôtel et donc de sa mort.

Il faut savoir qu’Hitchcock était très catholique et que la notion de bien et de mal dans ses films est toujours présente. A la fin de cette scène de Psychose, Marion pleure sa bêtise d’avoir fauté en volant l’argent, comme un regret ou une confession.

UNE réplique : « A boy’s best friend is his mother. » Norman Bates

A savoir : Cette scène est la première de toute l’histoire du cinéma à montrer quelqu’un en train de tirer une chasse d’eau (ça ne sert à rien, mais c’est marrant de le savoir). | Dans Pulp Fiction, la valise au contenu mystérieux est un MacGuffin. | Le réalisateur américain Gus Van Sant réalisa en 1999 le remake de Psychose, reprenant exactement les mêmes plans, avec la couleur pour seul changement (et 2 ou 3 détails). | Pour celles qui veulent vraiment être calées, le tout premier film d’Hitchcock, The Lodger ou Les Cheveux d’or 1927), est disponible ici en entier sur Youtube. Il est génial et muet, donc pas de problème de langue et sous-titres. | Pour en apprendre plus sur cet immense réalisateur, je peux vous conseiller l’ouvrage écrit par Claude Chabrol et Éric Rohmer (deux grands cinéastes qui ne juraient que par lui), simplement intitulé Hitchcock, en format poche, facile à lire et très documenté.

 

La Lolita de Kubrick

31 Août

Stanley Kubrick est un it-director, un basic, une valeur sûre. Il est presque la petite robe noire du cinéma. S’il n’a réalisé « que » 13 films, 9 sont incontestablement des grands classiques (Orange Mécanique, 2001 l’Odyssée de l’Espace, ShiningEyes Wide Shut, pour ne citer qu’eux) et très différents les uns des autres, mais toujours avec un souci extrême du détail. C’était la force et le drame de Kubrick, il était méticuleux et n’a pas pu réaliser autant de films qu’il l’aurait souhaité.

Son adaptation filmique de Lolita, le roman édité comme « pornographique » de Vladimir Nabokov (1955), était – de base – un vrai défi, une chasse à la censure. Malgré une réécriture du scénario avec Nabokov lui-même (allusions sexuelles supprimées ou suggérées, héroïne âgée de 15 ans au lieu de 12) et un tournage effectué en Grande-Bretagne pour échapper au dictat des puritains américains, le film fut interdit aux moins de 18 ans à sa sortie en 1962 et l’actrice principale, Sue Lyon, alors âgée de 16 ans ne put même pas assister à la projection !

Scène culte #19 : La Lolita de Kubrick lolita 1962 02 g 1024x631

Humbert Humbert (James Mason), un professeur de littérature française, cherche à louer une chambre pour l’été dans le New Hampshire. Il visite la maison de Charlotte Haze (Shelley Winters), jeune veuve en manque d’amour qui tente de lui vanter sa maison afin qu’il s’y installe, à grands renforts de fausse érudition et séduction grossière. Alors qu’il s’apprête à partir pour aller chercher ailleurs, il découvre la fille de Charlotte, Dolorès, surnommée « Lolita » (Sue Lyon), dont il tombe immédiatement amoureux. Pour rester auprès d’elle, Humbert louera la chambre puis épousera la mère. Lorsque celle-ci apprend la vérité en lisant le journal intime de son mari, elle quitte précipitamment sa maison sous le coup de l’émotion, se fait écraser par une voiture et meurt. Humbert, beau-père de Lolita, devient son tuteur légal. Leur amour platonique se transforme en passion. Donc oui, inceste et pédophilie au cinéma dans les années 60, même avec une mise en scène très chaste et une réalisation parfaite, ça passe mal.

On peut toujours discuter de « quelle scène est la plus culte », surtout quand le film en question est un classique. Mais il semble logique que dans Lolita, la scène la plus remarquable soit celle de l’apparition de Lolita, qui n’arrive qu’une vingtaine de minutes après le début du film. On l’attend, donc.

Et c’est ici que tout commence. Kubrick a fait en sorte que le spectateur ait la même réaction que le pauvre Humbert en voyant Lolita : le coup de foudre. Un plan fixe dans lequel elle occupe tout l’espace d’une installation tellement méticuleuse qu’elle ne paraît pas naturelle une seconde : serviette étalée sans un pli, livre ouvert en son milieu, posture très étudiée mettant en valeur chaque partie de son corps (lumière du projecteur orienté sur les jambes pour les allonger et attirer le regard dessus). Le chapeau qu’elle porte n’est pas non plus choisi au hasard, il la transforme en véritable fleur au milieu du jardin, ce qui donne non seulement l’impression qu’elle est une fleur parmi les fleurs, mais surtout, une jeune fille en fleur. Ce n’est pas pour rien qu’on appelle communément une jeune fille en fleur une « lolita ». Les hommes parlent d’elle comme étant une « nymphette », ce surnom prend tout son sens dans ce décor, presque nue au milieu d’un jardin.
Quant à la mère, elle présente sa fille comme un élément « décoratif » du jardin, avant de lui ordonner de baisser le son de sa radio. Ce dédain et cette tentative de la rendre invisible (alors qu’on ne voit qu’elle) montre la jalousie que la mère éprouve pour sa fille, aurait-elle eu un pressentiment? L’ordre qu’elle lui donne (de baisser le son) la rassure sur le seul pouvoir qu’elle a sur Lolita : contrôler certaines de ses actions.

Lorsque la mère demande à Humbert ce qui l’a fait changer d’avis, il répond en citant l’argument le plus ridicule qu’elle lui ait donné : ses tartes aux cerises. Nous savons que c’est pour Lolita, il le sait aussi, et Lolita l’a bien compris à en juger par son sourire qui clôture la scène. Ce sourire sur son visage d’enfant montre l’ambivalence de sa personnalité : une tendresse enfantine et une innocence, mais aussi un feu qui l’anime… et peut-être un léger début de perversion. C’est certainement pour appuyer cette double personnalité, cette balance entre innocence et perversion, que le personnage masculin a un nom double. Humbert Humbert, comme s’il y en avait un de trop. Quel Humbert prendra le dessus sur l’autre? La raison ou la passion?

UNE réplique : « – What was the decisive factor? My garden? – … I think it was your cherry pies. » Charlotte Haze – Humbert Humbert

À savoir : Sue Lyon remporte pour Lolita le Golden Globe du meilleur espoir. | Kubrick n’a jamais reçu l’Oscar du meilleur réalisateur.

 

« La gueule d’atmosphère » chez Marcel Carné

31 Août

Cette semaine, après l’annonce de la naissance du limite-déjà-oscarisé Marcel Canet, fils de Guillaume et Marion, j’ai constaté qu’une poignée d’entre vous avait saisi la référence – qui saute quand même aux yeux comme un pavé dans la gueule d’un flic, au réalisateur Marcel Carné. Vous avez peut-être déjà vu ou entendu parler des Enfants du Paradis, du Quai des Brumes ou d’Hôtel du Nord. C’est de ce dernier et de sa scène mondialement culte dont on va parler aujourd’hui. Histoire que vous sortiez un peu votre science, entre deux pages de Gala, quand le sujet « Marcel Canet » viendra sur le tapis. Comme ça, quoi.

Scène Culte #14 : Atmosphère chez Marcel Carné HotelNorte062

Paris. A l’Hôtel du Nord, au bord du Canal Saint Martin, patrons et clients sont réunis autour d’une table pour fêter une communion. Arrivent Pierre et Renée, deux jeunes amoureux tristes qui veulent louer une chambre pour… se suicider. Seuls deux autres clients ne se joignent pas au repas : M. Edmond, un homme mystérieux et Raymonde, une prostituée, qui vivent ensemble à l’hôtel.

Le suicide des amoureux sera un gros échec, après un serment qui met la larme à l’œil, Pierre tire sur Renée, n’a plus le courage de se tuer et se barre (ordure). En gros : Renée n’est que blessée (secourue par M. Edmond) et Pierre finit en prison. M. Edmond tombe amoureux de Renée qui aime encore son Pierre, Raymonde se trouve un mec de remplacement qui l’estimera bien plus que son Edmond.

A l’origine, le film devait être centré sur les jeunes tourtereaux mais le scénariste a préféré développer les relations entre Raymonde et « son homme ».

Marcel Carné = réalisateur des années 30 et figure majeure du Réalisme poétique, a beaucoup collaboré avec le poète Jacques Prévert. Ses films sont, en général, très pessimistes et ses personnages pittoresques et décors en carton pâte sont une véritable machine à remonter le temps. Le langage de rue, l’argot, employé par les personnages témoignent d’une époque et sont des trésors historiques. Dans Hôtel du Nord, c’est Raymonde, une prostituée incarnée par Arletty qui le maîtrise à la perfection et réussit à apporter de l’humour et de la poésie dans les disputes les plus basses et des conversations d’un niveau spirituel tout relatif. Un peu comme Monsieur Jourdain chez Molière qui dit de la prose sans le savoir.


Le mot « atmosphère » répété 8 fois vise à nous indiquer dans un premier temps l’absence de vocabulaire de Raymonde, elle ne sait pas ce que cela veut dire et considère les mots inconnus comme des insultes. Mais il montre surtout sa personnalité et son indépendance. En dehors du fait que cette réplique est très drôle, ce dialogue veut nous faire prendre conscience de « l’atmosphère » de l’Hôtel du Nord et de son air, presque irrespirable et lourd de misère.

Dans cette scène, le port symbolise la figure carcérale de l’impuissance à partir. Si vous regardez bien, vous pouvez même voir les barreaux du pont du dessus dessiner des ombres sur eux, les emprisonnant alors qu’ils parlent de voyage et de changer d’air. Partir au loin signifie une deuxième vie, un espoir possible. Pierre et Renée auront justement le droit à cette autre chance quand, lors de la dernière scène du film, ils traversent le fameux pont, s’éloignant de l’Hôtel du Nord et des flonflons d’un quatorze juillet mourant, comme Edmond dans sa chambre d’hôtel. (Pour le plaisir : « Le jour se lève. Il va faire beau. Viens, maintenant, c’est fini l’Hôtel du Nord. », un presque happy ending.)

Gavroche féminisé et résolument moderne, la Raymonde est une femme de caractère. Prostituée, certes. Au cœur tendre, aussi. Et pourtant, jamais soumise. Elle aime son Edmond, mais n’hésite pas à lui répondre et lui dire ses 4 vérités. Quand, pour « changer d’air », Edmond fuira avec Renée, au lieu de s’envoyer un paquet de Pépito, Raymonde s’envoie en l’air avec un autre homme qu’elle dominera comme une reine. Inutile de préciser qu’elle va à l’encontre de la femme au foyer soumise de l’imagerie d’avant guerre. Avec ce rôle, Arletty impose une héroïne moderne qui préfigure les mouvements féministes d’après-guerre. De son côté, Jouvet n’est pas mal non plus en ce qui concerne le pittoresque : costume gris, chapeau bas, démarche tranquille et répliques bien pesées font de lui un personnage étrange et fascinant. En bonus, une réplique culte venant de lui : « En bas, ils ne peuvent pas me sentir et ils ne ratent jamais une occasion de me faire sentir qu’ils ne peuvent pas me sentir. »

En tous cas, lorsque Arletty déclamait « Atmosphère, atmosphère est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? » dans sa robe à carreaux, elle ne devait pas mesurer l’impact qu’aurait cette réplique sur la mémoire cinéphile française! Et je vois déjà très clairement « la Marion » parler de son fils avec un vieil accent parisien à la Arletty + sourire béat + regard dans le vague : « Mââârceel ».

UNE réplique : « Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère? » – Raymonde

A savoir : Bien sûr, l’Hôtel du Nord existe toujours (dans cet état). Grande étape pour les touristes et so pittoresque, au bord du Canal Saint Martin, au 102 quai de Jemmapes (10e arrondissement, Métro Jacques Bonsergent). Leurs Mojitos sont excellents !

 

12 Hommes en Colère – Sidney Lumet

31 Août

Après 50 ans de bons et loyaux services à rendus à l’industrie du Cinéma, le réalisateur Sidney Lumet est décédé samedi dernier (9 avril) à la suite d’un cancer. C’est tout naturellement que j’ai choisi pour la scène culte de cette semaine de vous parler de son film le plus connu, 12 Hommes en Colère (1957).

Avant de devenir une œuvre magistrale et d’obtenir sa place dans le top 10 des meilleurs films de tous les temps, 12 Angry Men (de son titre original) était une pièce de théâtre pour la télévision (1954). C’est le tout premier film de Lumet, et un véritable coup de maître.  Bâti de façon à ne jamais prendre une ride de par la force de ses propos et de sa mise en scène, ce film est l’équivalent en fringues de la petite robe noire. A avoir dans ses bagages, voyez.

Scène Culte #7 : 12 Hommes en Colère, hommage à Sidney Lumet 12 hommes en colere 1957 06 g 1024x759
Ma maman (vous savez, la prof de Philo) m’a toujours beaucoup parlé de ce film ; elle s’en sert souvent pour ses cours parce qu’il est une source inépuisable de sujets philosophiques (l’argumentation, la morale, le droit et le devoir, la raison et le réel, la liberté… c’est simple, avec ça vous pouvez traiter tout le programme de Terminale), tout en étant un véritable cas d’école en matière de mise en scène et de réalisation et une forte enquête à suspense, pour ceux et celles qui s’intéresseraient à l’histoire en elle-même avant de décortiquer ce qu’il y a autour.

Tout commence par le procès d’un gamin qui, de base, a déjà 3 tares : il est jeune, basané et pauvre. Pas accusé d’un vol de bonbons mais d’avoir poignardé son reup, ces 3 raisons font qu’il a écopé d’un avocat commis d’office (qui a à peine cherché à le défendre) et l’enjeu, c’est la chaise électrique. Le jury de 12 hommes (à l’époque, les femmes n’étaient pas conviées aux assises) se retire dans une salle de délibérations pour voter « coupable » ou « non coupable ». Comprendre : envoyer ou non un gamin à la mort. C’est « le jour le plus chaud de l’année », le procès interminable les a fatigué, et tout ce qu’ils veulent c’est rentrer chez eux et se jeter la tête la première dans le frigo. Mais ça ne va pas se passer comme ça.

Cette scène est culte parce que c’est ici que tout commence. 11 votes contre 1 seul, alors que la décision doit être unanime, c’est le nœud à dénouer. Henry Fonda, symboliquement vêtu de blanc parce qu’étant le seul juste, s’oppose seul et sans compexe au reste des hommes. Il ne dit pas que l’enfant est coupable ou innocent, mais qu’il ne sait pas (en mode Socrate : « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien »). On apprendra plus tard qu’il est architecte, tout cela est réfléchi, puisqu’il est aussi l’artisan de la construction du débat. Grâce à son éloquence et sa réflexion, il examine chaque indice (arme, plan d’appartement, témoignages) dans tous les sens et les évidences s’effondrent peu à peu comme des châteaux de cartes, ainsi que les certitudes des autres jurés.

Comme au théâtre, ce film a 1 unité de temps, de lieu et d’action.
C’est une discussion qui se déroule en temps réel, il n’y a pas d’ellipse [= saut dans le temps de quelques heures, jours ou années pour effacer des éléments inutiles à l’intrigue]. Hé oui, dans ce film, tout sert à l’intrigue, il n’y a rien à effacer. C’est simple.
C’est LA référence du film en huis clos (seulement 3 minutes du film ne se déroulent pas dans la salle de délibérations des jurés).
Pour maintenir l’intérêt du spectateur et le suspense, il fallait un fond scénaristique extrêmement solide. Ici, pas de petites amourettes, d’histoires d’argent ou de famille qui viennent s’ajouter à l’intrigue : il y en a une, c’est le sort du garçon par la révision du procès, et c’est tout.

La question est : comment réussir à scotcher nos petits yeux sur un écran en noir et blanc avec 12 mecs (même pas canons) qui parlent, avec pour seul décor : une table en bois + cendriers, 12 chaises et 1 ventilo pété ? Tout simplement grâce à la mise en scène qui nous happe dans un suspense haletant ponctué par les « guilty » , « not guilty » . Voyez plutôt cet extrait (la démonstration de la nullité d’un des témoignages), et faites la comparaison avec la première vidéo :

Déjà, il n’y a aucun « hors champ » dans le film : lorsqu’un personnage prend la parole, on le voit – sinon on s’emmêlerait cruellement les pinceaux. Et s’ils sont plusieurs à parler en même temps, le plan est plus large.

Pour ce qui est de la lumière, le visage des jurés s’éclaire au fur et à mesure qu’ils changent d’avis et que leur pensée se rationalise. Mais ils ne seront jamais aussi immaculés (éclairés) que l’est Henry Fonda avec son costume blanc, car il est l’initiateur.
Mais le plus important étant qu’à mesure du tournage du film, plus la tension grimpe, plus les plans sont serrés. Lumet a d’ailleurs changé plusieurs fois la focale de sa caméra pour avoir une impression de murs rapprochés et de claustrophobie grandissante, traduisant la volonté des jurés de sortir de cette salle et l’étouffement de leur pensée comme de leur corps. D’ailleurs, dans le 2e extrait, remarquez la pluie à la fenêtre. La chaleur étouffante a laissé place à l’orage, tout le décor extérieur traduit l’état d’esprit des personnages.

Ce qui est fantastique avec ce film, c’est qu’il montre le pouvoir qu’ont les hommes de dépasser des conditions physiques et nerveuses (chaleur, fatigue, enfermement) et d’être capable de raisonner, de philosopher, de relativiser leur situation pour en sauver un autre, qu’ils ne connaissent même pas, au simple nom de la morale. Cette oppression et ce manque de bien être génèrent des pulsions émotives contre lesquelles ils luttent, et c’est cette lutte qui donne sa force au film.
D’ailleurs à la fin, on ne sait toujours pas si l’accusé est coupable ou innocent, ainsi Lumet montre bien que ce n’est pas cela, le propos du film.

Pitch du film : Douze jurés tirés au sort s’enferment, suite à un procès, pour décider par vote de l’innocence ou de la culpabilité d’un garçon de 18 ans qui aurait poignardé son père. Les 12 votes doivent être identiques, mais 1 juré s’oppose. Il devra alors convaincre un par un les 11 autres afin de leur faire admettre que rien n’est jamais certain.

A savoir : Le film s’est tourné en 21 jours et a coûté très peu cher (340 000$). | Parmi les douze, deux acteurs qui jouaient dans le téléfilm d’origine ont été gardés pour le film. | En quittant la projection, Fonda murmura à Lumet : « Sidney, it’s magnificent » .