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La lune et Pierrot le Fou

31 Août

Il y a plusieurs façons de regarder un film. On peut regarder un film pour son histoire, pour se divertir, un peu comme on regarde parfois la télé. C’est d’ailleurs le cas pour une majorité de spectateurs, et on commence tous par là avant d’être « sensibilisé » au cinéma. Un jour, peut-être, un déclic se produit et tu prends conscience que, comme dans un tableau, il y a des lignes, des angles, des couleurs, des sons qui accompagnent des mots et des idées… Bref.

Un jour, mon frère est venu me voir, il m’a mis un DVD entre les mains en me disant « Regarde ça ». J’ai regardé Pierrot le Fou (Jean-Luc Godard, 1965), deux fois de suite. Et la semaine qui suivait, je l’ai regardé tous les jours. Et j’ai voulu changer d’études, je voyais 3 ou 4 films par jour. J’ai compris ce qu’était le cinéma en voyant Pierrot le Fou, et il restera à jamais dans le Panthéon de mes films préférés parce que c’est lui qui m’a donné envie de voir tous les autres. Mais, hormis ma petite histoire personnelle, c’est un film complètement culte qu’il faut avoir vu avant de mourir et que même ceux qui n’aiment pas Godard adorent. C’est parti.

Scène culte #17 : La lune et Pierrot le Fou Godard Pierrot le fou col 1 1024x434

Ferdinand Griffon est marié, a un métier et des enfants. Lors d’une soirée mondaine, il se rend compte de la superficialité du monde dans lequel il vit. De retour chez lui, il décide de tout plaquer et part à l’aventure avec un ancien flirt, Marianne, la jeune fille qui gardait ses enfants. Leur road-trip vers le Sud de la France sera peuplé de trafic d’armes, rencontres incongrues, petits méfaits, déchirements amoureux, réflexions et instants de grâce. Ferdinand parle « avec des mots », Marianne lui répond « avec des sentiments ». L’un rêve de littérature et de peinture, d’oisiveté et de Florence. L’autre rêve de Las Vegas, de polars, d’argent, d’action et de musique. Comment vivre ensemble? C’est leur problème et celui du monde.

Pierrot le Fou est considéré comme étant le film clôturant la période de la Nouvelle Vague, ses petits budgets, décors naturels et acteurs inconnus. Godard aimait dire que son film était improvisé, vous avez peut-être entendu parler de la scène cultissime du « Qu’est-ce que j’peux faire ? J’sais pas quoi faire » clamé par la belle Anna Karina (sinon, la voilà) :

Selon la « légende » perpétuée par Godard, aucun texte n’était prévu et Anna Karina devait trouver elle-même quoi dire, elle avait carte blanche. Elle lui aurait dit « Qu’est-ce que j’peux faire? J’sais pas quoi faire » et il aurait répondu : « Ben voilà, tu dis ça ». Mais Anna Karina n’a jamais osé démentir ou affirmer la véracité de cette anecdote, qui a rendu cette scène cultissime. Le décor est on ne peut plus naturel, et Marianne marche sous le soleil : plus question d’être immobile dans un studio, sculptée par la lumière d’un projecteur. C’est la vie.

Ferdinand et Marianne roulent dans une Ford volée dans une station Total (dans le film, il est beaucoup question de marques et de publicité, pour dénigrer la société de consommation – il a d’ailleurs été interdit aux -18 ans à sa sortie, pour anarchisme). Il décide de ne pas rouler droit sur la route, parce qu’il peut faire ce qu’il veut et se sent libre, tellement libre qu’il finit par quitter la route et entrer dans la mer. Ils se sauvent, laissant la voiture dans l’eau (fuite d’une vie convenue, de consommation et de matériel), et longent la plage à pied. Voilà où l’on en est :

 

En procédant par ordre :

1) Les répliques « – Qu’est-ce qu’on fera? – Rien, on existera. – Olala, ça va pas être marrant. – C’est la vie. » réfèrent aux films de la Nouvelle Vague : sans réelle intrigue avec pour seuls sujets des réflexions sur la vie, l’amour, la mort, l’existence. Un genre de pied de nez à ceux qui auraient dénigré ce type de cinéma, le jugeant ennuyeux ou « pas marrant ». Oui, mais « c’est la vie ». La vie peut être ennuyeuse, c’est pour cela que vous voulez voir des films d’aventure. Et que nous montre le néon avant ces répliques? « RI-VIE-RA » = « VIE » entre « RIRA ». Le film est plein de signes comme celui-là.

2) Le seul habitant de la lune : ce qu’il faut savoir, c’est que Marianne n’appelle Ferdinand que « Pierrot » (parce qu’on ne peut pas dire « mon ami Ferdinand » sur l’air de Mon ami Pierrot), ce à quoi il répond toujours : « Je m’appelle Ferdinand! » (11 fois en tout pendant le film). C’est un personnage double, un genre de Jeckyll et Hyde. Ferdinand, l’homme en chair, terre à terre, et Pierrot, le rêveur bohème, amoureux de l’art. Dans cette scène, la référence au Pierrot lunaire de la Comedia dell’Arte est évident. C’est le seul moment du film où il ne lancera pas un « Je m’appelle Ferdinand! ». D’ailleurs, à la fin du film, Ferdinand se peint le visage en bleu comme le clown se peint le visage en blanc. Cet habitant de la lune est coincé entre le communisme (le russe et ses œuvres de Lénine) et le capitalisme (l’américain et sa bouteille de Coca). L’habitant de la lune, celui qui rêve, veut s’en aller à tout prix. Mais comment quitter la lune (comme la Terre) dont il est prisonnier? C’est tout le propos du film, pendant lequel les amoureux essayent de fuir une société de consommation, mais ne peuvent finalement pas s’en passer.

3) « – Je trouve que tes jambes et ta poitrine sont émouvantes. – Baise-moi. » (oui, vous avez bien lu). Ces deux répliques témoignent de la personnalité des deux personnages et sont deux façons opposées pour dire, finalement, la même chose. Ferdinand n’aspire qu’à la contemplation et à l’évocation, quand Marianne n’aspire qu’à l’action, qu’elle soit violente ou pornographique. Mais, comme il l’évoque avec cette sublime comparaison aux épinards (ma réplique préférée de tous les films de l’univers de tous les temps), qui peut se traduire par « je ne peux pas supporter la vie sans toi, alors heureusement que je t’aime », il y a toujours une attirance et un besoin pour ce que l’on rejette a priori. C’est le souci des rêveurs (Pierrot, Godard) et du monde.

UNE réplique : « Heureusement que j’aime pas les épinards, sans ça j’en mangerais, or je peux pas les supporter. Ben avec toi c’est pareil, sauf que c’est le contraire. » – Ferdinand

A savoir : Dans le film, les derniers mots de Ferdinand sont : « Après tout, je suis idiot » et rappellent les toutes premières paroles de Michel (incarné aussi par Belmondo) dans A bout de souffle de Godard (1960) : « Après tout, je suis con » . | Le film n’a rien à voir avec « Pierrot le fou », ennemi public n°1 en France dans les années 40 (meurtrier, voleur, proxénète, etc). Au cas où.

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Brigitte Bardot à poil dans Le Mépris

31 Août

Demande aux gens ce qu’ils pensent du Mépris et tu distingueras 3 catégories : ceux qui te répondront « C’est chiant » (5/10), ceux qui te diront « Franchement, c’est certainement un film super riche avec plein de choses à dire, mais j’ai beau essayer : c’est toujours chiant » (4/10) et enfin, ceux qui te diront « J’adore ce film » (1/10).

Scène Culte #5 : Brigitte Bardot à oilpé dans Le Mépris mepris 1963 05 g 1024x500

Pour faire court : Paul (Michel Piccoli) est marié à Camille (Brigitte Bardot). C’est un jeune scénariste qui bosse sur le tournage d’un film du grand réalisateur allemand Fritz Lang (joué par lui-même) en Italie. Un producteur se ramène, et Paul veut lui refourguer dare dare son scénario pour avoir lui aussi sa chance. Pour ce faire, il va exploiter sa bombasse de femme, parce que tout le monde le sait, les producteurs sont de gros obsédés véreux. Mais Camille s’en rend compte, et commence à développer un profond mépris pour son mari et s’enfuir avec le producteur. Vlan !

Et, comme d’habitude, on va parler de LA scène culte du Mépris, un des films les plus célèbres de Jean-Luc Godard (1963), celle du dialogue entre Brigitte Bardot (à poil sur un lit) et Michel Piccoli (plein de poils et aussi sur le lit). Alors, pourquoi elle est culte, cette scène?

C’est simple, Le Mépris a été produit par des américains, un peu pour Godard et beaucoup pour Bardot, star internationale adoubée « plus belle femme du monde » à l’époque. Le maître fait son chef d’œuvre tranquilou et le montre aux ricains qui s’insurgent : « Non, non, ça ne va pas. Je veux voir le cul de Bardot » . Comprenez-le, 500 millions de francs, il voulait en avoir pour son argent. Et c’est là que Godard, furax, tourne cette scène et la flanque au début du film, comme un cheveu sur la soupe. Mais en fait, pas tant que cela.

« Tu les trouves jolies mes fesses ? Et mes seins, tu les aimes ? Qu’est-ce que tu préfères : mes seins ou la pointe de mes seins ? » Cette série de questions, en plus d’être posée à son mari est évidemment destinée aux producteurs, en mode : « Alors, tu les as bien réclamées, tu les aimes mes fesses ? Hein ? Dis ? On les voit assez maintenant, ça va ? »

Cette scène n’est faite que d’un seul plan séquence et le mouvement de caméra répond au doux nom de travelling-objet-filmé-en-plan-fixe.  Sortez ça dans une soirée, vous m’en direz des nouvelles. S’y ajoute un autre travelling, assez léger, qui fait des plans plus serrés du couple. Et « l’objet » en question, c’est B.B., l’objet du désir.

En fait, la décomposition de l’image est en accord avec le « film dans le film » (L’Odyssée de Fritz Lang) : un monde apollinien (de dieux grecs, donc) où tout est harmonie et perfection. L’accord parfait, c’est le son et l’image qui se répondent et qui fonctionnent ensemble. Or, 1) dans Le Mépris, on parle français, anglais, allemand et italien : il n’y a pas d’unité de langue, 2) si vous avez du dégainer le cornet acoustique pour entendre les répliques, pas de panique, c’est fait exprès : c’est l’image qui recouvre la parole. Pour ce qui est de l’image en elle-même, elle change de couleur grâce à des filtres. Colorer l’image est une technique utilisée dès le cinéma muet et chaque couleur avait une fonction : le vert = les paysages, le bleu = la nuit, le rouge = le feu/le danger et le jaune = les scènes d’intérieur. Ici, le rouge a une connotation si ce n’est érotique, du moins piquante (c’est ici qu’elle l’interroge sur ses seins et ses fesses). Puis, l’absence de filtre nous donne une image crue, la couleur de la chair et du corps est dévoilée. Enfin, nous sommes presque soulagés que le bleu arrive, adoucissant l’image. On ne perçoit pas « l’objet » de la même façon, alors que c’est pourtant la même scène et le même plan. Godard se sert de cela pour montrer à quel point la réalité est inépuisable.

Tout ce film traite, en parallèle de l’histoire, des apparences et de la surface des choses : sur chaque image, tout l’invisible devient visible. L’une des phrases clés du film (pour moi) est surement celle-là : « Paul : –Pourquoi as-tu l’air pensive ? » « Camille : – Parce que je pense, imagine-toi ! ».

Pitch du film : Le réalisateur allemand Fritz Lang tourne un film en Italie sur L’Odyssée (d’Ulysse) et Paul Javal, jeune scénariste français, travaille dessus. Pour proposer son scénario à un producteur coléreux et sarcastique, Paul se sert de sa femme Camille pour l’appâter. Celle-ci, découvrant le stratagème, développera un profond mépris pour son mari.

A savoir : En 1963, le film était interdit au -18 ans. | Godard, avec sa grande modestie, a lui-même a déclaré « Ohh, Bardot elle aura joué dans 2 bons films, Et Dieu… créa la femme et celui-ci. »