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Cléopâtre au cinéma

9 sept

Aujourd’hui, au lieu d’une scène culte, j’ai voulu m’intéresser à un thème en particulier, toujours cinématographique. Si cette idée ne vous plaît pas, je n’insisterai pas, mais parler de Cléopâtre VII en faisant un peu d’histoire du cinéma me paraissait intéressant. La fascinante reine d’Égypte dont l’histoire est une ressource inépuisable pour les réalisateurs a parcouru l’histoire du cinéma en changeant de visage et de caractère. Costumes exceptionnels et figurants par milliers, décors titanesques, budgets astronomiques et censure à gogo au programme.

La vérité, c’est que je voulais choisir un des films majeurs sur Cléopâtre et discuter d’une scène en particulier, mais 1) je n’ai pas pu m’y résoudre, 2) les extraits sous-titrés sont impossibles à trouver, et puis 3) changer, ça fait du bien. Donc pour le prix d’un film, vous en aurez six (ça fait un peu marchand de melons, j’en conviens).
[Note : Ce ne sont pas les uniques films sur Cléopâtre, mais les plus importants.]

T'as intérêt à tout lire.

La femme

Tout ce qu’ont pu découvrir les historiens sur son physique est qu’elle avait les traits lourds et un grand nez. Elle était pourtant une grande séductrice, grâce à une voix ensorcelante, du charisme et une culture impressionnante (elle parlait pas moins de dix langues). Belle ou non, elle incarne la femme fatale ultime, devant laquelle les hommes ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes. Tentatrice de grande envergure, c’est sur son personnage que s’est formé le concept des vamps (séductrices vampiriques aspirant toute force et courage des hommes les approchant), héroïnes des films noirs en particulier.
Boulimique sexuelle, elle se servait de ses esclaves mâles pour assouvir ses envies et les faisait tuer le lendemain. C’était le prix à payer pour sa « compagnie ». C’est ainsi qu’elle ensorcela Marc-Antoine (homme de pouvoir inaccessible, au même titre que César), qui laissa tomber pour elle son peuple et tout l’Empire romain, ne pouvant plus s’en séparer.
A côté de cette réputation, Cléopâtre était
un pharaon tenace, extrêmement attachée à son pays et à son peuple. Elle gérait de main de maître disettes, sécheresses et luttes politiques. Une bête de nana.

L’histoire (en très gros)

Elle accède au trône à 17 ans, épouse consécutivement ses 2 frères (berk) mais finit par régner seule [les films n’évoquent pas cette partie de sa vie]. Pour agrandir, sauver et moderniser l’Égypte, elle séduit l’empereur romain Jules César en se faisant livrer à lui, enroulée dans un tapis, pour pouvoir l’approcher. César, accusé de délaisser son peuple pour une femme se fait assassiner. Cléopâtre rencontre alors son second, Marc-Antoine, qu’elle séduit également. Ils se marient, mais leur amour est bien réel. Un leader romain, Octave, déclare la guerre à Marc-Antoine. Cléopâtre tente de le séduire, mais en vain. Marc-Antoine se suicide au poignard, Cléopâtre au poison (piquée par un serpent) et meurt dignement sur son trône, pour que personne ne puisse la détrôner.

Les représentations

Bien avant l’invention du cinéma, des actrices s’essayaient déjà à imiter Cléopâtre sur les planches, souvent dans la pièce de Shakespeare, Antony & Cleopatra. En particulier l’actrice britannique Lillie Langtry, qui l’a incarné une centaine de fois sur scène (1890 – 1891).

Lillie Langtry (1890)

1912

Le premier Cléopâtre « connu » (Charles Gaskill) est un film muet avec Helen Gardner, une actrice à succès. Première femme à monter une boîte de production, créatrice de costumes, professeur de pantomime, c’est une femme exceptionnelle, presque autant que Cléopâtre elle-même. Pour les passionnés, le film est disponible en entier sur youtube ici. C’est une archive intéressante, mais pas un film génial. Le personnage de Cléopâtre y est très grave et assez insupportable à mon avis. Mais voyez quand même quelques secondes de la première Cléopâtre muette, dans un costume que l’actrice avait réalisé elle-même :


Helen Gardner (1912) - Theda Bara (1917)

1917

Le second Cléopâtre (J. Gordon Edwards) est connu pour avoir dans son casting la première vamp du cinéma, la belle Theda Bara. Le film est basé sur la pièce de Shakespeare Antony & Cleopatra. De son temps, il fut censuré à cause du personnage trop « sexuel » et provocant, et des costumes outranciers. Il est malheureusement impossible de le voir, toutes les copies ayant brûlé lors d’un incendie à la Fox. Il reste seulement des bribes du film, dont ces quelques secondes :

1934

Le Cléopâtre réalisé par Cecil B. DeMille (pas de confusion, Cecil est un homme, et le gagnant de la toute première Palme d’Or à Cannes) est une version qui envoie valser rapidement César pour se concentrer sur l’histoire d’amour entre Cléopâtre et Marc-Antoine. Les réalités historiques et géopolitiques, bien que présentes, sont vraiment reléguées au second plan. C’est un drame amoureux plein d’excès et de faste et c’est assez sublime à regarder. De plus, l’actrice choisie pour le rôle de cette immense production hollywoodienne est… une française ! Claudette Colbert, certainement l’opposé physique de la véritable Cléopâtre, avec son minuscule nez retroussé. Seins nus strassés et robes moulantes au menu.

Ici, vous pouvez admirer la (courte) scène de l’entrée de Cléopâtre à Rome avec César et leur fils Césarion, un bâtard, puisque César était marié à une romaine et a « fauté » avec Cléopâtre, qu’on appelait « la reine prostituée ». Pourtant, le peuple qui va bientôt haïr la reine d’Égypte lui réserve un accueil triomphant qui traduit le reste du film : opulence et excès, partout! Les quelques romains que l’on entend discuter dans l’extrait disent simplement « – Elle est belle – Oui, vraiment – Oh, je ne sais pas…« , paroles qui soulignent l’éternel doute sur la réelle beauté de la reine d’Égypte. Certains auteurs de l’époque la comparent à une déesse, presque impossible à regarder tellement sa beauté était grande, mais les rares informations « concrètes » concernant son aspect physique (pièces, statues) ne laissent rien paraître de tel ! Mystère.

Claudette Colbert (1934) - Vivien Leigh (1945)

1945

La version intitulée César et Cléopâtre (Gabriel Pascal) est beaucoup moins connue, même avec Vivien Leigh au casting (la Scarlett d’Autant en Emporte le Vent). Peut-être parce que ce n’est pas un film hollywoodien, mais britannique et que c’est une adaptation d’une pièce de George Bernard Shaw et pas de Shakespeare. Une Cléopâtre plus femme enfant que femme fatale (elle a 16 ans dans ce film, alors que Vivien Leigh en avait 32 et l’illusion est parfaite!), un César ironique et blasé, une réalisation assez peu marquée et un aspect beaucoup moins péplum que dans les autres versions. Plus une pièce de théâtre qu’un film, peut-être à cause du jeu des acteurs, très doués. Et particularité : on parle de César et pas de Marc-Antoine, pour une fois !

1963

La version aux 4 Oscars de Joseph L. Mankiewicz est la plus aboutie et la plus spectaculaire de toutes, starring le couple mythique Richard Burton – Elizabeth Taylor, un film de 4h et 5h20 pour la version non-coupée.  Du point de vue de l’intrigue, ce film est un remake de celui de DeMille, mais avec beaucoup plus d’attention sur César. C’est une fresque, un monument, un vrai péplum, avec une rigueur historique incroyable (des historiens étaient consultés pour chaque scène), 64 robes pour Liz Taylor qui fait de Cléopâtre une vraie déesse, des milliers de figurants, un budget qui a failli ruiner la Fox, j’en passe et des meilleures. Niveau opulence, rigueur et qualité, il bat toutes les autres versions. Régalez-vous devant la scène, là aussi, de l’entrée de Cléopâtre à Rome, LA scène culte du film :

Cet extrait ne le montre pas, mais la caméra est placée derrière deux légionnaires romains, à la place de César. Nous avons donc dans cette scène le point de vue de César, à savoir l’angle le plus avantageux puisque c’était à lui que le « spectacle » était destiné. Comme au théâtre, il n’y a qu’une seule place « idéale », de laquelle on a la meilleure vision de l’œuvre, et ici le réalisateur nous l’offre. Hormis la démesure extrême (encore plus que dans la version de DeMille) qui caractérise Cléopâtre, c’est de la démesure d’Hollywood qu’il s’agit ici.

Élizabeth Taylor (1963)

2001

Le film Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre d’Alain Chabat (adapté de la BD Astérix et Cléopâtre) met en scène la reine d’Égypte en la personne de Monica Bellucci. [Note : Je ne néglige rien par snobisme !] Un film qui fait part belle à l’humour, tout en mettant en scène la folie des grandeurs, l’orgueil et le pouvoir sexuel de Cléopâtre et la montre comme une femme impitoyable et autoritaire qui mène tout le monde à la baguette, surtout César. Extrait plus que révélateur dans lequel tout cela est condensé : 

Le fait que César fasse comme s’il ne savait pas qui venait le voir (avec arrêt de tout bruit quand il est dos au char et le son qui revient dès qu’il se retourne) est un gag assez drôle en soi, il faut le reconnaître. Il se moque du côté « manifestation » de chaque sortie de la reine, avec l’immense char et la centaine d’esclaves qui l’accompagne (semblable à l’arrivée à Rome du film de DeMille et de Mankiewicz), qui n’envisage pas de passer inaperçu et qu’on ne la remarque pas. Égocentrique, Cléopâtre? C’est certainement la version filmique qui lui attribue le plus de défauts et la rend la plus détestable.

Monica Bellucci (2001) - Angelina Jolie (2012)

2012

Et une nouvelle Cléopâtre que nous prépare en ce moment-même David Fincher, starring Angelina Jolie, mais attention : il est question que cette Cléopâtre ne soit pas représentée comme une séductrice, mais comme un pharaon à part entière. L’actrice devra-t-elle s’enlaidir ou tout simplement ne pas chercher à se sublimer avec des costumes à tomber? Mystère… En tous cas, on sera loin d’Élizabeth Taylor.

Un point commun entre ces films : les actrices, toujours représentantes des canons de beauté de l’époque (Theda Bara n’a rien à voir avec Angelina Jolie). Ces belles femmes sont d’ailleurs à mille lieues de ressembler à « la vraie » Cléopâtre, avec ses traits lourds et son grand nez. Pourquoi? Parce que selon les époques et les lieux, les canons de beauté, comme la mode, évoluent et que la représentation que l’on se fait de Cléopâtre, irrésistible avant d’être belle, doit subsister. Cléopâtre sera toujours LA plus belle, LA plus puissante, LA plus maligne et LA femme à envier du moment. Beauté immortelle et immuable. (La it-girl, quoi.)

PARDON? Bon, puisque vous insistez… :)

Pro jusqu’au bout : Astérix et Cléopâtre (1968) de Goscinny et Uderzo, les créateurs d’Astérix en personne.

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