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Le ballet des Chaussons Rouges

31 Août

Mille ouvrages théoriques sur le cinéma vous le démontreront par A+B : le septième art est le plus total des arts puisqu’il peut en lui seul réunir et contenir les six autres. Cela ne rend pas les autres arts moins importants, et ce n’est pas parce que l’on va au cinéma qu’il faut arrêter de lire ou d’aller au musée, mais certains films sont de véritables prouesses artistiques, et pour nourrir cette prise de conscience sur « le cinéma comme art total », un film déclasse tous les autres.

Les Chaussons Rouges (The Red Shoes – 1948) est un film de Michael Powell et Emeric Pressburger, un duo de cinéastes indépendants, auteurs de bon nombre de classiques du cinéma britannique.

Le film est ultra célèbre pour sa ballerine rousse et ses chaussons de danse rouge vif, à ne surtout pas confondre avec l’autre paire de chaussures rouges la plus connue du cinéma : celles de Dorothy du Magicien d’Oz (1939 – on y reviendra). Elles ont pourtant chacune un pouvoir sur celle qui les portent.

Côté symbolique, la couleur rouge a autant de significations positives que négatives, à savoir : la passion, la sexualité et le triomphe d’un côté, et le sang, l’enfer et le danger de l’autre. Ce qui traduit complètement l’ambivalence du personnage principal et son histoire. Venons-en.

Scène Culte #21 : Le ballet des Chaussons Rouges The Red Shoes 1948 0011

Les Chaussons Rouges raconte l’ascension simultanée d’une ballerine, Victoria Page (Moira Shearer) et d’un compositeur, Julian Craster (Marius Goring). Ces deux personnages forment un trio amoureux avec celui qui les unit : le directeur de la troupe de ballet, Boris Lermontov (Anton Walbrook). Julian écrit un ballet pour Victoria à la demande de Lermontov, Les Souliers Rouges, inspiré du conte d’Andersen.
C’est un triomphe, Victoria devient une ballerine célèbre dans toute l’Europe, mais l’histoire d’amour naissante entre Victoria et Julian provoque la colère et la jalousie de Lermontov. Il renvoie le compositeur et Victoria démissionne, renonçant ainsi à sa passion pour la danse et l’art au profit de son amour. Mais l’héroïne qu’elle incarne dans Les Chaussons Rouges prend le dessus sur Victoria, les chaussons ne s’enlèvent plus et n’arrêtent pas leur course folle.

La scène culte de ce film, c’est la scène du ballet des Chaussons Rouges, la clé de voûte de l’histoire. Ce ballet incroyable qui dure 17 minutes nécessita une vingtaine de décors somptueux, 53 danseurs et 4 semaines de tournage. Victoria danse alors le conte d’Andersen « Les Souliers Rouges », l’histoire d’une jeune femme qui tombe amoureuse d’une paire de souliers. Elle les enfile et se met à danser, heureuse et légère, jusqu’au bout de la nuit. Au petit matin, exténuée, elle tente de s’arrêter, mais les souliers ne sont pas fatigués et continuent de danser, interminablement.

Avant de la regarder et pour bien en profiter, il faut voir en quoi cette scène réunit tous les arts à elle seule? Littérature et poésie : il s’agit d’une adaptation du conte « Les Souliers Rouges » du célèbre conteur danois Hans Christian Andersen, à qui l’on doit notamment « La Petite Sirène », « Le Vilain Petit Canard », « La Petite Fille aux Allumettes », etc. Danse et pantomime : il s’agit de l’histoire d’une ballerine, il y a donc de longues scènes dansées qui allient un jeu théâtral digne d’acteurs muets. Musique : l’un des personnages principaux s’est fait voler ses compositions musicales pour le ballet, la musique originale – composée spécialement pour le film, a reçu l’Oscar et le Golden Globe de la meilleure musique. Peinture, Dessin et Architecture : sont présents dans la vingtaine de décors de théâtre « sur scène » dans lesquels Victoria danse et saute de l’un à l’autre. Ces décors sublimes ont été construits à partir de véritables peintures réalisées par Hein Heckroth, qui obtint pour ce film l’Oscar du meilleur directeur artistique (décors, costumes et accessoires). Voici quelques unes des peintures en question, que vous reconnaitrez sûrement en regardant l’extrait :

Scène Culte #21 : Le ballet des Chaussons Rouges montage red shoes 1

Scène Culte #21 : Le ballet des Chaussons Rouges 001

Voici donc le monstre :

 

En parallèle de la mise en scène décrite plus haut, Victoria fait également une traversée de l’art en dansant de tableaux en tableaux : elle passe par un cirque, un bal, un musée (dans lequel les œuvres tombent par terre), un cimetière (avec colonnades et statues) et danse avec du papier imprimé.

Le plus important étant les techniques propres au cinéma utilisées dans la scène : superpositions de plans, glissements hallucinogènes (quand elle se regarde dans la vitrine), fondus enchaînés, apparitions dues au montage (les chaussons qui disparaissent de la vitrine et apparaissent à ses pieds). Ces techniques sont là pour nous rappeler, au cas où on l’aurait oublié, que l’on regarde Les Chaussons Rouges le film, pas le ballet. Les spectateurs dans le théâtre où joue Victoria ne peuvent pas voir cela, nous si. Avec un film, on peut faire encore plus de choses et on ne s’embarrasse pas de la réalité, de ce qui est possible ou pas.

Ce film est une réflexion sur l’art, la vie et la douleur obligatoire qui les relie. La douleur des choix que l’on fait pour vivre et les sacrifices pour l’art, du corps et de l’esprit. Danser sur la pointe des pieds pour toujours serait aussi douloureux que de taper sur les touches d’un piano toute sa vie, de gratter les cordes d’une guitare à l’infini, ou de ne jamais s’arrêter d’écrire. Si l’on fait le choix de « faire de l’art », on s’y consacre corps et âme, ou pas du tout. Mais si l’on ne peut pas vivre sans danser, sans peindre ou sans écrire, que reste-t-il comme choix sinon mourir ? L’art mérite-t-il que l’on meurt pour lui?

Ces dilemmes impossibles sont classiques des films de Powell et Pressburger, dont les personnages sont toujours tiraillés entre l’ambition et l’amour et la vie et la mort. Michael Powell justifia l’immense succès des Chaussons Rouges par ceci : « Pendant dix ans on nous avait dit à tous d’aller mourir pour la liberté et la démocratie, et maintenant que la guerre était finie, Les Chaussons Rouges nous disait d’aller mourir pour l’art. »

Enfin, ce film rend l’art accessible à tous. En payant un simple ticket de cinéma, on peut voir un vrai ballet sans passer par la case opéra / robe longue / costume trois pièces. Une révolution.

UNE citation : “- Why do you want to dance? – Why do you want to live?”  Boris Lermontov & Victoria Page

A savoir : Une version remastérisée du film par Martin Scorsese est sortie, en Blu-Ray et au cinéma, en 2010. Cette version a fait l’ouverture du festival de Cannes en 2009, quand Scorsese en était le président.

Top Hat – Dancing Cheek to Cheek

31 Août

Aujourd’hui, c’est un peu spécial. J’ai décidé de faire fi de tout et de me faire complètement plaisir en vous parlant, pleine d’amour, de cette scène. J’en ai vu des films, mais si le diable venait tous les brûler et qu’il me disait « Anne-Lucie, tu peux garder une scène, mais une seule ! » de sa voix puissante (ouais, des fois je m’invente de ces trucs) eh bien, ce serait celle-là. Et je m’en vais vous dire pourquoi (Vazy, j’ai déjà envie de pleurer).

Scène Culte #6 : Fred Astaire et Ginger Rogers dans Top Hat astaire rogers 35 top hat cheek to cheek montage 1

Top Hat, à traduire par « Chapeau haut de forme », Le Danseur du Dessus en français (ouais, ne cherchez pas) est un film de Mark Sandrich (1935) starring le couple mythique Fred Astaire/Ginger Rogers. Des 10 films qu’ils ont tourné ensemble, c’est le plus connu et pour beaucoup de monde, ce film ne se limite qu’à une scène de danse : « Cheek to cheek » (« joue contre joue »). C’est un peu dommage, mais très compréhensible. Parce que cette scène n’est autre qu’un moment de grâce ultime, une performance incroyable à tous les niveaux, et surtout un spectacle visuel sans égal. [Ndlr : toutes ces déclarations ne sont que mon avis personnel, mais sachez que j’ai raison.] Avant d’en discuter, on va la regarder.

Maintenant, deux choses : 1) Elle porte des talons. Vous avez vu les jetés qu’elle fait ? Et 2) Vous aurez sûrement remarqué l’objet principal de la scène : la robe de Ginger, en soie (bleue, mais on ne le sait pas, et j’ai presque envie de mourir sur place de n’avoir pas vu cette scène en couleur) et une myriade de plumes d’autruches. Vous m’accorderez que c’est cette robe qui fait toute la scène : elle marque chacun de leurs gestes, offre une seconde danse à elle seule, est complètement aérienne et donne une impression de matière très forte à la scène. C’est limite de la 3D. Eh bien, cette robe a failli ne pas être retenue. Rapide topo : faite sur mesure, tellement complexe que le styliste a mis très longtemps à la réaliser, aucune répétition n’a été faite avec cette robe. Le jour du tournage, elle arrive et tout le monde panique « jamais tu n’arriveras à danser avec une robe pareille », qu’ils disaient. Ils font juste une prise, vite fait, pour essayer. Ben mes amies, c’est celle que vous venez de voir.

Anecdote : Fred Astaire et le réalisateur ont longtemps taquiné la pauvre Ginger en modifiant les paroles de la chanson ainsi : « Feathers, I hate feathers… ».

Revenons aux choses sérieuses. Élégance, paillettes, costumes extravagants et décors somptueux à Venise sont les éléments principaux du film, tourné pendant la période de la Grande Dépression aux États-Unis (suite au krach de 1929). Ce film, comme de nombreux autres à cette époque, reflétait un univers totalement étranger à la misère et aux difficultés que traversaient les américains ; ils allaient au cinéma pour se vider la tête et voir de belles choses. La première vocation de ce film est d’être un beau spectacle. En voici la preuve par deux.

1) « Cheek to cheek » est montrée dans le film de Woody Allen La Rose Pourpre du Caire (1985) de la plus belle des façons. L’héroïne (Cécilia Mia Farrow) est dans la situation de l’américain « moyen » des années 30 très touché par la crise : sans emploi + quittée par celui qu’elle aimait, bref VDM totale. En plein désespoir, elle se réfugie dans une salle de cinéma sans même regarder l’affiche, on y passe « Top Hat ». Au départ elle a les yeux baissés, puis finalement …

devant « Cheek to cheek », elle est transfigurée. On voit la scène par le biais de la lumière sur son visage et qui se reflète dans ses yeux. Là, j’ai envie de citer André Sauvage : « Une après-midi, par un beau soleil, entrez dans une salle… Asseyez-vous comme un aveugle. Vous êtes mort; l’écran vous ressuscite ». Voilà. Et pourquoi cette scène? Parce qu’elle est gracieuse et scintillante mais aussi qu’elle est la définition visuelle de l’accord parfait entre un homme et une femme, entre la musique et la danse, l’image et le son, le noir et le blanc. Et si jamais vous n’étiez pas encore convaincue, cela devrait vous achever :

2) La Ligne Verte de Franck Darabont (1999), ou l’ultime souhait, les dernières images que l’on veut voir avant de mourir. Cette scène est à elle seule une certaine idée du cinéma, une représentation de quelque chose qui est très loin de la vie réelle.

Pitch du film : Un danseur américain, leader d’une nouvelle comédie musicale, fait des claquettes dans sa chambre d’hôtel et réveille sa belle voisine du dessous qui vient se plaindre. Ils tombent amoureux. Toute l’équipe s’en va à Venise après le succès de la première. S’ensuivent une série de quiproquos amoureux et de scènes de danse.

A savoir : Après ce tournage, Fred Astaire ne cessa jamais d’appeler Ginger « Feathers ».