« La gueule d’atmosphère » chez Marcel Carné

31 Août

Cette semaine, après l’annonce de la naissance du limite-déjà-oscarisé Marcel Canet, fils de Guillaume et Marion, j’ai constaté qu’une poignée d’entre vous avait saisi la référence – qui saute quand même aux yeux comme un pavé dans la gueule d’un flic, au réalisateur Marcel Carné. Vous avez peut-être déjà vu ou entendu parler des Enfants du Paradis, du Quai des Brumes ou d’Hôtel du Nord. C’est de ce dernier et de sa scène mondialement culte dont on va parler aujourd’hui. Histoire que vous sortiez un peu votre science, entre deux pages de Gala, quand le sujet « Marcel Canet » viendra sur le tapis. Comme ça, quoi.

Scène Culte #14 : Atmosphère chez Marcel Carné HotelNorte062

Paris. A l’Hôtel du Nord, au bord du Canal Saint Martin, patrons et clients sont réunis autour d’une table pour fêter une communion. Arrivent Pierre et Renée, deux jeunes amoureux tristes qui veulent louer une chambre pour… se suicider. Seuls deux autres clients ne se joignent pas au repas : M. Edmond, un homme mystérieux et Raymonde, une prostituée, qui vivent ensemble à l’hôtel.

Le suicide des amoureux sera un gros échec, après un serment qui met la larme à l’œil, Pierre tire sur Renée, n’a plus le courage de se tuer et se barre (ordure). En gros : Renée n’est que blessée (secourue par M. Edmond) et Pierre finit en prison. M. Edmond tombe amoureux de Renée qui aime encore son Pierre, Raymonde se trouve un mec de remplacement qui l’estimera bien plus que son Edmond.

A l’origine, le film devait être centré sur les jeunes tourtereaux mais le scénariste a préféré développer les relations entre Raymonde et « son homme ».

Marcel Carné = réalisateur des années 30 et figure majeure du Réalisme poétique, a beaucoup collaboré avec le poète Jacques Prévert. Ses films sont, en général, très pessimistes et ses personnages pittoresques et décors en carton pâte sont une véritable machine à remonter le temps. Le langage de rue, l’argot, employé par les personnages témoignent d’une époque et sont des trésors historiques. Dans Hôtel du Nord, c’est Raymonde, une prostituée incarnée par Arletty qui le maîtrise à la perfection et réussit à apporter de l’humour et de la poésie dans les disputes les plus basses et des conversations d’un niveau spirituel tout relatif. Un peu comme Monsieur Jourdain chez Molière qui dit de la prose sans le savoir.


Le mot « atmosphère » répété 8 fois vise à nous indiquer dans un premier temps l’absence de vocabulaire de Raymonde, elle ne sait pas ce que cela veut dire et considère les mots inconnus comme des insultes. Mais il montre surtout sa personnalité et son indépendance. En dehors du fait que cette réplique est très drôle, ce dialogue veut nous faire prendre conscience de « l’atmosphère » de l’Hôtel du Nord et de son air, presque irrespirable et lourd de misère.

Dans cette scène, le port symbolise la figure carcérale de l’impuissance à partir. Si vous regardez bien, vous pouvez même voir les barreaux du pont du dessus dessiner des ombres sur eux, les emprisonnant alors qu’ils parlent de voyage et de changer d’air. Partir au loin signifie une deuxième vie, un espoir possible. Pierre et Renée auront justement le droit à cette autre chance quand, lors de la dernière scène du film, ils traversent le fameux pont, s’éloignant de l’Hôtel du Nord et des flonflons d’un quatorze juillet mourant, comme Edmond dans sa chambre d’hôtel. (Pour le plaisir : « Le jour se lève. Il va faire beau. Viens, maintenant, c’est fini l’Hôtel du Nord. », un presque happy ending.)

Gavroche féminisé et résolument moderne, la Raymonde est une femme de caractère. Prostituée, certes. Au cœur tendre, aussi. Et pourtant, jamais soumise. Elle aime son Edmond, mais n’hésite pas à lui répondre et lui dire ses 4 vérités. Quand, pour « changer d’air », Edmond fuira avec Renée, au lieu de s’envoyer un paquet de Pépito, Raymonde s’envoie en l’air avec un autre homme qu’elle dominera comme une reine. Inutile de préciser qu’elle va à l’encontre de la femme au foyer soumise de l’imagerie d’avant guerre. Avec ce rôle, Arletty impose une héroïne moderne qui préfigure les mouvements féministes d’après-guerre. De son côté, Jouvet n’est pas mal non plus en ce qui concerne le pittoresque : costume gris, chapeau bas, démarche tranquille et répliques bien pesées font de lui un personnage étrange et fascinant. En bonus, une réplique culte venant de lui : « En bas, ils ne peuvent pas me sentir et ils ne ratent jamais une occasion de me faire sentir qu’ils ne peuvent pas me sentir. »

En tous cas, lorsque Arletty déclamait « Atmosphère, atmosphère est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? » dans sa robe à carreaux, elle ne devait pas mesurer l’impact qu’aurait cette réplique sur la mémoire cinéphile française! Et je vois déjà très clairement « la Marion » parler de son fils avec un vieil accent parisien à la Arletty + sourire béat + regard dans le vague : « Mââârceel ».

UNE réplique : « Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère? » – Raymonde

A savoir : Bien sûr, l’Hôtel du Nord existe toujours (dans cet état). Grande étape pour les touristes et so pittoresque, au bord du Canal Saint Martin, au 102 quai de Jemmapes (10e arrondissement, Métro Jacques Bonsergent). Leurs Mojitos sont excellents !

 

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