12 Hommes en Colère – Sidney Lumet

31 Août

Après 50 ans de bons et loyaux services à rendus à l’industrie du Cinéma, le réalisateur Sidney Lumet est décédé samedi dernier (9 avril) à la suite d’un cancer. C’est tout naturellement que j’ai choisi pour la scène culte de cette semaine de vous parler de son film le plus connu, 12 Hommes en Colère (1957).

Avant de devenir une œuvre magistrale et d’obtenir sa place dans le top 10 des meilleurs films de tous les temps, 12 Angry Men (de son titre original) était une pièce de théâtre pour la télévision (1954). C’est le tout premier film de Lumet, et un véritable coup de maître.  Bâti de façon à ne jamais prendre une ride de par la force de ses propos et de sa mise en scène, ce film est l’équivalent en fringues de la petite robe noire. A avoir dans ses bagages, voyez.

Scène Culte #7 : 12 Hommes en Colère, hommage à Sidney Lumet 12 hommes en colere 1957 06 g 1024x759
Ma maman (vous savez, la prof de Philo) m’a toujours beaucoup parlé de ce film ; elle s’en sert souvent pour ses cours parce qu’il est une source inépuisable de sujets philosophiques (l’argumentation, la morale, le droit et le devoir, la raison et le réel, la liberté… c’est simple, avec ça vous pouvez traiter tout le programme de Terminale), tout en étant un véritable cas d’école en matière de mise en scène et de réalisation et une forte enquête à suspense, pour ceux et celles qui s’intéresseraient à l’histoire en elle-même avant de décortiquer ce qu’il y a autour.

Tout commence par le procès d’un gamin qui, de base, a déjà 3 tares : il est jeune, basané et pauvre. Pas accusé d’un vol de bonbons mais d’avoir poignardé son reup, ces 3 raisons font qu’il a écopé d’un avocat commis d’office (qui a à peine cherché à le défendre) et l’enjeu, c’est la chaise électrique. Le jury de 12 hommes (à l’époque, les femmes n’étaient pas conviées aux assises) se retire dans une salle de délibérations pour voter « coupable » ou « non coupable ». Comprendre : envoyer ou non un gamin à la mort. C’est « le jour le plus chaud de l’année », le procès interminable les a fatigué, et tout ce qu’ils veulent c’est rentrer chez eux et se jeter la tête la première dans le frigo. Mais ça ne va pas se passer comme ça.

Cette scène est culte parce que c’est ici que tout commence. 11 votes contre 1 seul, alors que la décision doit être unanime, c’est le nœud à dénouer. Henry Fonda, symboliquement vêtu de blanc parce qu’étant le seul juste, s’oppose seul et sans compexe au reste des hommes. Il ne dit pas que l’enfant est coupable ou innocent, mais qu’il ne sait pas (en mode Socrate : « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien »). On apprendra plus tard qu’il est architecte, tout cela est réfléchi, puisqu’il est aussi l’artisan de la construction du débat. Grâce à son éloquence et sa réflexion, il examine chaque indice (arme, plan d’appartement, témoignages) dans tous les sens et les évidences s’effondrent peu à peu comme des châteaux de cartes, ainsi que les certitudes des autres jurés.

Comme au théâtre, ce film a 1 unité de temps, de lieu et d’action.
C’est une discussion qui se déroule en temps réel, il n’y a pas d’ellipse [= saut dans le temps de quelques heures, jours ou années pour effacer des éléments inutiles à l’intrigue]. Hé oui, dans ce film, tout sert à l’intrigue, il n’y a rien à effacer. C’est simple.
C’est LA référence du film en huis clos (seulement 3 minutes du film ne se déroulent pas dans la salle de délibérations des jurés).
Pour maintenir l’intérêt du spectateur et le suspense, il fallait un fond scénaristique extrêmement solide. Ici, pas de petites amourettes, d’histoires d’argent ou de famille qui viennent s’ajouter à l’intrigue : il y en a une, c’est le sort du garçon par la révision du procès, et c’est tout.

La question est : comment réussir à scotcher nos petits yeux sur un écran en noir et blanc avec 12 mecs (même pas canons) qui parlent, avec pour seul décor : une table en bois + cendriers, 12 chaises et 1 ventilo pété ? Tout simplement grâce à la mise en scène qui nous happe dans un suspense haletant ponctué par les « guilty » , « not guilty » . Voyez plutôt cet extrait (la démonstration de la nullité d’un des témoignages), et faites la comparaison avec la première vidéo :

Déjà, il n’y a aucun « hors champ » dans le film : lorsqu’un personnage prend la parole, on le voit – sinon on s’emmêlerait cruellement les pinceaux. Et s’ils sont plusieurs à parler en même temps, le plan est plus large.

Pour ce qui est de la lumière, le visage des jurés s’éclaire au fur et à mesure qu’ils changent d’avis et que leur pensée se rationalise. Mais ils ne seront jamais aussi immaculés (éclairés) que l’est Henry Fonda avec son costume blanc, car il est l’initiateur.
Mais le plus important étant qu’à mesure du tournage du film, plus la tension grimpe, plus les plans sont serrés. Lumet a d’ailleurs changé plusieurs fois la focale de sa caméra pour avoir une impression de murs rapprochés et de claustrophobie grandissante, traduisant la volonté des jurés de sortir de cette salle et l’étouffement de leur pensée comme de leur corps. D’ailleurs, dans le 2e extrait, remarquez la pluie à la fenêtre. La chaleur étouffante a laissé place à l’orage, tout le décor extérieur traduit l’état d’esprit des personnages.

Ce qui est fantastique avec ce film, c’est qu’il montre le pouvoir qu’ont les hommes de dépasser des conditions physiques et nerveuses (chaleur, fatigue, enfermement) et d’être capable de raisonner, de philosopher, de relativiser leur situation pour en sauver un autre, qu’ils ne connaissent même pas, au simple nom de la morale. Cette oppression et ce manque de bien être génèrent des pulsions émotives contre lesquelles ils luttent, et c’est cette lutte qui donne sa force au film.
D’ailleurs à la fin, on ne sait toujours pas si l’accusé est coupable ou innocent, ainsi Lumet montre bien que ce n’est pas cela, le propos du film.

Pitch du film : Douze jurés tirés au sort s’enferment, suite à un procès, pour décider par vote de l’innocence ou de la culpabilité d’un garçon de 18 ans qui aurait poignardé son père. Les 12 votes doivent être identiques, mais 1 juré s’oppose. Il devra alors convaincre un par un les 11 autres afin de leur faire admettre que rien n’est jamais certain.

A savoir : Le film s’est tourné en 21 jours et a coûté très peu cher (340 000$). | Parmi les douze, deux acteurs qui jouaient dans le téléfilm d’origine ont été gardés pour le film. | En quittant la projection, Fonda murmura à Lumet : « Sidney, it’s magnificent » .

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Une Réponse to “12 Hommes en Colère – Sidney Lumet”

  1. Benjamin 18 octobre 2013 à 21:13 #

    Excellente analyse. Nous avons vu le même film. A quelques jours de mon grand oral de l’examen du barreau, je reste persuadé que ce devrait être obligatoire de voir ce film pour devenir avocat.

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