Mes 10 meilleurs films de 2011

24 déc

Voici venu le moment le plus cool de l’année. La petite rétrospective personnelle de toutes ces heures passées sur un fauteuil rouge, dans une salle obscure. On essaye de ne se remémorer que les belles choses que l’on a vu et ces beaux voyages que l’on a pu faire grâce au cinéma ces douze derniers mois. Ah, c’est beau.

10. Submarine – Richard Ayoade
[I have already turned these moments into the Super-8 footage of memory]


La comédie pop anglaise de 2011 flirte avec le drame, et c’est génial. Après les Good Morning England, Be Happy et autres feel good movies britanniques récents, Submarine ramène sa fraise avec son héros paumé à la vie tristounette, sa petite-amie psychologiquement instable et ses parents ridicules. La réalisation est géniale et pleine d’idées, de jeux de lumières (flares), d’effets super8 et d’introspections adolescentes en voix-off. Le récit est très noir et pessimiste, mais sur un fond léger, pop et vintage, ça passe merveilleusement bien. Et puis il y a toujours une comédie british avec Sally Hawkins dans mon top, c’est comme ça.

9. Rango – Gore Verbinski
[Stay in school, eat your veggies, and burn all the books that ain't Shakespeare]

Rango, c’était trop génial. Un vrai western pour enfants et adultes, bourré de références cinématographiques (en partie de westerns – Les sept mercenaires, Il était une fois dans l’Ouest, et des rôles de Johnny Depp – Arizona Dream, Las Vegas Parano). Un vrai bonheur à regarder, sans doute le meilleur film d’animation de l’année – qui sort des princesses, des animaux mignons et des voitures, propose un vrai genre et une double lecture enfants/adultes. Génial !

8. Le Skylab – Julie Delpy
[Je viens te chanter la ballade, la ballade des gens heureux]

Parce que le perf’ en vinyle et le paquet de clopes dans le slip de bain de Vincent Lacoste seront des mythes plus tard, au même titre que les dégaines des Bronzés (ou de la troupe du Splendid dans n’importe quel film). Si Le Skylab est une comédie familiale, il est aussi la preuve par A+B que Julie Delpy est une réalisatrice hors-pair (réaliser des films aussi différents que peuvent l’être Two Days in Paris, La Comtesse et celui-ci, quand on voit des Almodovar et autres qui ne bougent jamais d’un pouce dans leur style, moi ça m’émoustille). Voilà.

7. Les Géants – Bouli Lanners [On tue pas un canard, on essaye un flingue]

Ce film est une véritable peinture et touche au réalisme poétique. La musique est parfaite, les jeunes acteurs très doués, l’histoire simple et touchante et les “méchants” monstrueux. Loin du glamour récurrent au cinéma, il a néanmoins sa place parmi les grands films de l’année.

6. Habemus Papam – Nanni Moretti [La fumata è bianca]


C’est, jusqu’à ce jour et pour moi, le meilleur Moretti. Entre Tchekov et la papauté, Michel Piccoli est un acteur bouleversant dans Habemus Papam (en général aussi, cela va sans dire). Il excelle dans le rôle d’un Homme parmi les autres, aux doutes et faiblesses exacerbés et aussi plein d’amour ; et Moretti – devant et derrière la caméra, le guide magistralement.

5.  Minuit à Paris – Woody Allen
[Picasso only thinks that women are to sleep with, or to paint]


Retour du Woody Allen de La Rose Pourpre du Caire qui réalise rêves et fantasmes, mêlant fiction et réalité, et celui de Manhattan, qui sait aimer une ville comme personne avec sa caméra. On y retrouve fidèlement le jazz et la pluie, les images – certes de cartes postales, sont un bonheur à regarder et l’art règne en maître sur la vie. Un bon moment qu’on n’avait pas vu un Woody Allen aussi bon, ça fait quelque chose et ça mérite sa place ici !

4. Medianeras – Gustavo Tarreto [True love will find you in the end]

Ce film est passé un peu inaperçu et je le regrette. Avec une réalisation bourrée d’idées, des plans magiques, un graphisme incroyable, beaucoup d’humour, un joli sujet (des âmes sœurs qui vivent face à face sans jamais se croiser – un genre de “Où est Charlie?” de l’amour), et Daniel Johnston en fond sonore, il aurait du être plus diffusé et conquérir tout le monde. Il reste mon gros coup de cœur 2011.

3. We Need To Talk About Kevin – Lynne Ramsay
[You always have been your mother's joy]

Si le film rouge de Lynne Ramsay n’a pas fait pas l’unanimité, il reste pour moi une des tueries (c’est le cas de le dire) de l’année. J’en avais parlé ici, alors je ne radoterai pas davantage. Mais un tel angle de sujet + cette BO extraordinaire + ces couleurs et ces textures + cette caméra fluide + le fait qu’il m’a presque fait oublier cette horrible Tilda Swinton (presque!) = il a définitivement sa place dans mon palmarès.

2. The Tree Of Life – Terrence Malick
[Tell us a story from before we can remember]

La Palme d’Or 2011 relève du sacré et du mythe. Terrence Malick est un vrai poète des images, personne ne filme le monde comme lui. Ce film, sur la construction du monde et des êtres, devait absolument remporter cette Palme (même si cela ne veut pas dire grand chose) rien que pour son universalité. Les paroles ne servent à rien, le film aurait pu être muet et ne parler qu’avec ses images, mouvements de caméra et expression des acteurs. Si le paradis ressemble au tableau qu’en fait Malick, alors je veux bien mourir tout de suite. Ah ! J’ai pourtant cru des mois durant que rien au monde ne détrônerait ce film de la 1e place de mon top ; mais ça, c’était avant…

1. Drive – Nicolas Winding Refn [Real human being and a real hero]


On est tous d’accord. Il n’y a pas eu mieux cette année, ni je crois ces dix dernières années. Ce film qui visait un public extrêmement large aura donné le rôle de sa vie à Ryan Gosling, fait décoller encore un peu la fantastique Carey Mulligan, révélé au grand public le géni qu’est Refn et donné un nouveau souffle à tous les genres dans lesquels il trempait (thriller, action, romance…). La scène de l’ascenseur est, je crois pouvoir le dire sans trop m’avancer, la plus belle scène qu’on ait pu voir sur les écrans en 2011. Restent à voir les futures collaborations de Refn avec le génial Ryan, prévues pour bientôt.

Bonus, le navet de l’année : L’Appollonide – Bertrand Bonello

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L’eau comme élément fantastique dans Titanic

18 déc JackRoseDebris

Ce post est en partie une justification de pourquoi je n’ai pas écrit ici depuis deux siècles. Je travaillais depuis un certain temps sur un dossier pour mon cours de Peinture dans le Cinéma Fantastique (le meilleur cours du monde, soit dit en passant), pour lequel je devais étudier un élément fantastique – quel qu’il soit, dans le film de mon choix. Évidemment, j’ai choisi Titanic. Pour le sujet, j’ai beaucoup hésité entre l’eau, la main et le portrait. J’ai finalement choisi l’eau. Voici donc le monstre, pour ceux qui aiment Titanic / ont une heure à tuer / aiment se prendre la tête sur des symboliques obscures. Comme ça, quand vous irez le (re)voir au cinéma en 3D au mois d’avril, vous le verrez peut-être – j’espère, d’une manière différente :) Voilà voilà.

Sujet : L’eau comme élément fantastique dans le Titanic de James Cameron (1997)

« Autour de nous, tout n’était qu’horreur, épaisse obscurité, un noir désert d’ébène liquide. »

Edgar Allan Poe
« Manuscrit trouvé dans une bouteille » - Histoires extraordinaires (1856)

Introduction

Entre vaisseaux fantômes, naufragés ou disparus en mer, bateaux grouillants de rats à bord desquels la peste se développe, Île aux Morts et barque de Caron menant aux Enfers, l’imaginaire du bateau est directement associé au tragique de la mort. Parmi cet imaginaire mêlant la mer et la mort, le Titanic, paquebot britannique de la White Star Line réputé pour son gigantisme et son luxe, en percutant un iceberg en plein Océan Atlantique la nuit du 14 avril 1912 et causant ainsi la mort de 1500 personnes alors qu’il effectuait son tout premier trajet, du sud de l’Angleterre (Southampton) jusqu’à New-York, a une place prépondérante. Le réalisateur américain James Cameron raviva en 1997 l’intérêt du public pour ce fait réel tragique, en sortant dans les salles de cinéma le film Titanic qui fut un immense succès populaire, critique et économique, récompensé par onze Oscars en  1998, dont celui du meilleur film.

Avec un souci extrême du détail dans la reproduction du navire, du déroulement du voyage et de l’identité des passagers présents, Cameron fait vivre au spectateur l’expérience cauchemardesque du naufrage. Pour cela, il le fera pénétrer dans les souvenirs de Rose Calvert, une vieille dame issue de la haute bourgeoisie rescapée du Titanic, racontant l’histoire d’amour qu’elle a vécu à bord, quatre-vingt-quatre ans plus tôt, avec Jack Dawson, un artiste vagabond, passager de troisième classe. Cette histoire d’amour, récit dans le récit, est extrêmement simpliste. Cameron le dit lui-même, c’est « Roméo et Juliette dans un bateau ». Ce récit shakespearien est destiné à Brock Lovett, chef d’une équipe de fouille, qui cherche sans relâche dans la carcasse du Titanic un bijou d’une valeur inestimable qui aurait été à son bord, et dont la découverte lui apporterait gloire et fortune.
C’est dans une navette sous-marine que Rose raconte son histoire à bord du Titanic et comment elle a vécu le naufrage. C’est dans les eaux profondes où repose la carcasse du navire que ce récit est fait pour la première fois ; il ne pouvait être fait qu’ici. Dans la profondeur des ondes, le navire renaît.

Il y a deux personnages principaux dans ce film : Rose et l’eau. Il convient donc d’étudier respectivement ces deux identités dans toute leur complexité pour définir le rôle de l’eau et son importance comme élément fantastique dans Titanic.

Partie I) L’imaginaire de l’eau dans Titanic

Tout d’abord, il faut prendre en compte le fait que l’eau est le seul élément naturel représenté dans le film. En effet, l’absence quasi-totale de vent (qui aurait provoqué des vagues, léchant les contours de l’iceberg, et aidé les marins à le repérer pour éviter le naufrage) peut être considéré comme un facteur assassin, aucun feu n’est représenté – exception faite des feux de détresse lancés pendant le drame, et il n’est pas non plus question de terre, puisque l’intégralité du film se déroule au milieu d’un désert aquatique.

1.1. L’eau dans tous ses états

Dans Titanic, à aucun instant les personnages ne boivent de l’eau pour se désaltérer, consommant uniquement du champagne, du brandy, de la bière ou du thé. L’eau « pure » ne possède pas ici sa fonction première qui l’associe à la vie. Dans Titanic, l’eau tue.

1.1.1.        Vapeur : la buée

La scène centrale du film, qui précède la collision du paquebot et de l’iceberg, est la scène dite « de la voiture ». Jack, après avoir portraituré Rose nue dans son appartement, se rend avec elle dans les soutes du navire, ils entrent dans une voiture et font l’amour pour la première et unique fois. Une ellipse narrative efface cet acte de l’écran, il sera uniquement suggéré par la présence de buée recouvrant les vitres du véhicule, due à la chaleur des deux corps en mouvement.
La vapeur est l’état de l’eau le plus désordonné : les molécules s’ignorent, la cohésion est supprimée et l’eau se disperse. Le volume d’une eau en vapeur est 1700 fois plus important que lorsqu’elle est à l’état liquide. Cette vapeur d’eau – invisible, est matérialisée par la buée sur les vitres de la voiture. Dans cette scène, la voiture est donc remplie d’eau, inondée, et devient alors le premier espace qui submerge les deux personnages ensemble, avant même l’océan.
Et sur cette vitre de voiture embuée, une main – celle de Rose, apparaît et vient frapper la surface en son milieu, puis glisse vers le bas. Effaçant ainsi la buée, elle prouve sa présence et ainsi l’acte qui en est la source. La trace laissée par sa main crée comme un tableau abstrait et primitif, que l’on peut associer aux parois préhistoriques. L’eau entoure l’Homme dans sa condition la plus basique, animale, entre instincts amoureux et peurs ancestrales.
Cette scène, milieu exact du film, est aussi celle de la renaissance de Rose, dans laquelle elle brise les frontières sociales, morales et religieuses qui l’enfermaient. Cette renaissance ayant lieu dans un espace confiné, chaud et humide rappelle le ventre maternel, éternellement associé à l’eau.

Titanic Photogramme / Main rupestre (grotte de Cosquer) – Anonyme

1.1.2.        Solide : l’iceberg

La scène « de la voiture » précède de quelques minutes la scène dite « de l’iceberg », condamnant Rose dès sa renaissance à une mort promise.
Parmi l’étendue d’eau liquide, c’est encore de l’eau mais à l’état solide qui mènera le bateau à sa perte. Le bloc de glace, perforant la coque du paquebot en la heurtant, ouvrira le passage à l’eau liquide qui s’infiltrera peu à peu dans le bateau, comme une maladie, et aura raison de lui. Contrairement à l’eau vapeur très dispersée, l’eau solide a une disposition géométrique très régulière des molécules qui la composent, aussi serrées que Rose l’était dans son corset. Ainsi, l’iceberg s’associe à une figure de l’ordre s’opposant aux choix et à la nouvelle vie de Rose, et se dresse devant elle, faisant littéralement obstacle. C’est d’ailleurs ainsi qu’Edgar Poe, dans sa nouvelle Manuscrit trouvé dans une bouteille, définit l’iceberg : « un obstacle ordinaire de glace ». Il incarne un ordre des choses qui doit être établi ou ne pas être du tout, condamnant ses opposants à mort.

Photogrammes Titanic

1.1.3.        Liquide : la pluie

Outre l’étendue d’eau liquide qui compose l’immense Océan Atlantique, une autre forme d’eau liquide apparait dans le film : la pluie. C’est celle qui tombe sur Rose, une fois arrivée à bon port, à New York, à la fin du film.
La pluie, considérée comme un symbole de renaissance, glisse sur Rose et la lave de sa vie passée. Translucide, douce et pure, elle s’oppose à l’eau noire, amère et salée de l’océan dans lequel elle baignait précédemment, sorte d’immersion totale dans la mort.
Comme en biologie, il existe ici un cycle de l’eau symbolique. Selon Carl Jung « les sombres eaux de la mort deviennent les eaux de la vie (…) la mer, bien qu’engloutissant le soleil le ré-enfante dans ses profondeurs. » C’est l’eau noire dans laquelle Jack a péri qui tombe du ciel, purifiée, sur Rose en lui redonnant la force de vivre et de suivre ses idéaux nouveaux.

Photogrammes Titanic

1.2. L’eau noire et la mort

L’élément qui lie de façon instantanée l’eau à la mort dans l’inconscient est la nuit noire. C’est cette noirceur omniprésente qui transforme l’eau, de quelque nature qu’elle soit, en eau lourde, chargée de mal.

1.2.1.        L’eau du Styx et le mythe de Caron : la frontière

Dans L’Eau et les Rêves, Gaston Bachelard écrit : « La mort est un voyage, le voyage est une mort ».
Dès l’Antiquité, l’association du navire au trépas était établie, et la nécessité d’un passage en bateau pour rejoindre le royaume des morts était un thème quasi universel, qu’il s’agisse de la barque du Passeur (Mekhnet) dans l’Egypte Antique qui permettait aux défunts de franchir un cours d’eau pour gagner le paradis, ou la barque de Caron dans la mythologie grecque qui faisait traverser le Styx – fleuve des Enfers, aux trépassés pour rejoindre le royaume des morts et trouver le repos.
Le bateau ou la barque sont indispensables, puisque, selon des croyances, de simples âmes désincarnées ne peuvent franchir seules une étendue d’eau, une force invisible les en empêchant.
Après la vie, les morts se reposent dans un monde autre que celui des vivants, censé être paradisiaque. C’est l’appellation du Styx – « fleuve des Enfers », qui terrorise. Il apparaît alors que ce n’est pas la destination qui est effrayante, mais uniquement la traversée. C’est le stade intermédiaire qui effraie, nous ne sommes plus tout à fait dans un monde et pas tout à fait dans un autre. Le voyage équivaut au néant, qui plus est dans une eau obscure, mêlée au ciel noir. On retrouve ici le concept freudien « d’inquiétante étrangeté », malaise né d’une rupture avec la rationalité rassurante de la vie quotidienne ; à savoir, être sur terre et pouvoir identifier des lieux connus autour de soi, par exemple.  Ce concept est matérialisé dans Titanic, qui est un film sur la rupture d’avec sa terre, ses idéaux, sa classe sociale, sa famille et jusqu’à sa vie. Et ces diverses ruptures se font en un unique lieu : le bateau, traversant une frontière aquatique.

1.2.2.        De l’eau au ciel

Dans Titanic, l’eau et le ciel sont extrêmement liés, graphiquement et symboliquement, par l’infinité propre à chacun, entre firmament et ondes abyssales.
Tout d’abord, notons qu’ils se confondent et se répondent, l’eau n’étant ni plus ni moins qu’un miroir du ciel. « L’eau, par son reflet, double le monde et les choses » écrit Bachelard, « l’eau prend le ciel et le ciel prend l’eau ». Le ciel boit l’eau.
Lorsque le soleil est étincelant (au tout début du film), sa lumière se reflète sur l’eau et en fait une surface blanche immaculée, qui s’opposera plus tard à la nuit noire du ciel qui tombera dans la mer, annonçant le deuil.

Photogramme Titanic

 Eau et ciel confondus vont de paire, graphiquement, avec l’esthétique impressionniste du film, que l’on retrouve dans les tableaux de Monet (Les Nymphéas) présents dans les effets de Rose ainsi que dans les « tableaux » lors du naufrage, formés par l’écume des corps humains tombant dans l’eau, semblables aux touches de peintures apposées par Monet sur ses toiles (cf. : photogramme suivant).

Photogramme Titanic

C’est le noir du ciel, chargé de tous les mystères et peurs enfantines qu’il engendre, se reflétant dans l’eau qui rend les tableaux si tragiques. En effet, si l’iceberg s’était manifesté le jour, tout le film (et probablement le naufrage réel) en eut été changé. L’évènement aurait paru beaucoup moins angoissant. Mais il s’agit de prendre le problème à l’inverse : le paquebot a heurté l’iceberg uniquement parce qu’il faisait nuit noire ; la nuit du 14 avril 1912 était en effet une nuit sans lune. Le ciel nocturne et l’eau sont tous deux responsables de l’hécatombe. L’univers et la nature était contre les Hommes cette nuit-là, le paquebot incarnant l’humanité (machine géante créé par l’Homme, qui lui confère le luxe, le faste ainsi qu’une réputation d’insubmersibilité auquel il aspire). Dans Manuscrit trouvé dans une bouteille, Poe écrit : « Mon camarade (…) me rappelait les excellentes qualités de notre bateau. » Les forces naturelles s’allient ensemble,  prouvant ainsi à l’Homme qu’il n’est pas « le maître du monde » (cf. : célèbre réplique criée par Jack à bord du Titanic : « I am the king of the world !»).

1.2.3.        Mourir dans l’eau

Parmi toutes les possibilités de mort, la mort dans l’eau a une place bien singulière. A propos de la mer, Bachelard écrit : « C’est un élément matériel qui reçoit la mort dans son intimité, comme une vie étouffée, comme un souvenir tellement total qu’il peut vivre inconscient, sans jamais dépasser la force des songes. » La puissance maternelle conférée à l’eau garderait les âmes des défunts, comme une « vie dans la mort ». Entre liquide amniotique et formol, la mer garde ses victimes en son sein. Les âmes des êtres morts dans l’eau seraient ainsi condamnées à un état d’errance emprisonné sous les flots, donc à un inévitable fantomatisme.
Soulignons également l’impossibilité de recueillement sur les tombes des morts en mer. On ne peut se rassurer en se rendant dans un endroit où l’on sait que le corps se trouve. On retrouve là aussi la notion « d’inquiétante étrangeté » freudienne, tellement il est habituel dans les sociétés actuelles (et encore plus dans des sociétés ancestrales telles que celle de l’ancienne Egypte) de se recueillir auprès des corps défunts. Les morts en mer sont de vrais disparus.

1.3.Titanic et l’eau dans la poétique d’Edgar Poe

Dans la poétique d’Edgar Poe, on retrouve deux types d’eaux prépondérants : celles de la joie et celles de la peine. L’eau, comme vivante, évolue. On parle d’un véritable « destin de l’eau ». Mais dans le style morbide de Poe, si les eaux claires finissent toujours par s’assombrir, jamais une eau sombre ne s’éclaircit. Son récit Manuscrit trouvé dans une bouteille, rédigé à peine vingt ans avant le naufrage du Titanic, semble annoncer l’évènement, comme une prédiction : « Oh ! horreur sur horreur ! – la glace s’ouvre soudainement (…), le navire tremble – ô Dieu ! – il se dérobe, – il sombre ! »

1.3.1.        L’eau vive

Chez Bachelard, les « eaux claires, printanières et amoureuses », celles qui inspirent rêveurs et poètes et invitent à la contemplation narcissique, sont l’équivalent des eaux « vives et joyeuses » chez Edgar Poe. Mais ce type d’eau se fait rare, puisque condamné à l’embourbement et à la noirceur, on ne le trouve qu’en début de récit, chez Poe comme dans Titanic.
Lorsque Poe parle d’une eau vive, plus que son aspect, il évoque le son qu’elle émet, un « bruissement joyeux ». On reconnait alors la nature de cette eau au tout début du film, lorsque Jack, émerveillé par la grandeur de l’océan et du paquebot, voit des dauphins sauter au pied du navire. La présence de ces animaux n’est pas anodine : elle signifie qu’à cet instant l’eau est vivante, puisqu’elle peut accueillir la vie, contrairement à sa version contaminée, noire et mortuaire que nous découvrons à la fin du film.
L’eau accompagne également les deux personnages de Jack et Rose dans leur histoire d’amour, changeant de couleur lors de ses « accouplements » avec le soleil. Tantôt bleue, orangée, « or et pourpre » – telles les eaux vives de L’île des fées de Poe, les eaux sont favorables à l’amour et à la naissance des sentiments, mais ce tant que la lumière est encore présente.

Photogrammes Titanic

1.3.2.        L’eau assassine

Il n’y a pas dans Titanic de tableaux aquatiques faisant penser aux eaux enragées des peintures de Turner ou à celles que décrit Edgar Poe, des tempêtes sans pareil causant à leur perte de gigantesques navires.
Le fameux dicton « Il faut se méfier de l’eau qui dort » peut être pris au pied de la lettre dans Titanic. Si, de l’extérieur, le Titanic vogue sur une mer d’huile, presque terrifiante par sa platitude et son absence de vagues, c’est à l’intérieur qu’y règne une véritable tempête. Après la collision avec l’iceberg, perforant les parois du navire, l’eau – sous pression, est propulsée contre les murs et parois intérieures dans un vacarme terrifiant. Elle s’immisce dans chaque ouverture, faisant disjoncter le système électrique du navire, le plongeant dans le noir. Elle franchit chaque paroi « étanche » et gagne petit à petit la totalité du bateau, comme une maladie elle gagne chaque compartiment, dans une agonie qui durera plusieurs heures. L’eau réduit à néant les intérieurs au luxe outrancier des appartements, inondant les cabines et balayant tout sur son passage (meubles, lustres, porcelaine). Edgar Poe écrit : « Tout ce qui était sur le pont, nous exceptés, avait été balayé par-dessus bord ; le capitaine et les matelots avaient péri pendant leur sommeil, car les cabines avaient été inondées par la mer. » Lors de l’inondation progressive du Titanic, certains plans dévoilent, à l’intérieur des cabines dans lesquelles le niveau de l’eau monte, des passagers dans leurs lits, résolus à mourir dans leur sommeil (un couple de personnes âgées, une mère et ses enfants). Que l’eau soit projetée violement ou qu’elle monte lentement jusqu’à étouffer les passagers, elle n’épargne personne.

Photogrammes Titanic

1.3.3.        L’eau morte

Une fois le vacarme du naufrage calmé – c’est-à-dire une fois que le Titanic a définitivement coulé puisque la tempête n’avait lieu qu’en son intérieur, la mer noire revient à son état stagnant. Toujours sans aucune vague, elle est plus lourde mais aussi plus épaisse qu’avant, pareille à du sang. Chez Poe, la substance de la matière est augmentée, renforcée, quand la douleur humaine s’y ajoute. C’est le cas dans Titanic. Dans Manuscrit trouvé dans une bouteille, nombre de citations de Poe transcrivent avec exactitude les situations que nous retrouvons à l’écran dans Titanic : « le navire est littéralement enfermé dans les ténèbres d’une éternelle nuit et dans un chaos d’eau qui n’écume plus », « autour de nous, tout n’était qu’horreur, épaisse obscurité, un noir désert d’ébène liquide ». En effet, la vaste étendue de liquide noir, jonchée de cadavre, s’est transformée en véritable cimetière. Quand le canot de sauvetage arrive pour trouver d’éventuels survivants à l’hécatombe, pareil à une barque de Caron « inversée » qui chercherait des âmes à ramener au royaume des vivants, seule Rose se manifestera en rassemblant avec peine tout l’air qu’elle peut pour souffler dans le sifflet d’un des membres de l’équipage, rompant ainsi le silence de mort ambiant, « dans un enfer liquide où l’air devenait stagnant, où aucun son ne pouvait troubler les sommeils du kraken. »


Photogramme Titanic

Partie II) Rose, muse aquatique

Rose est le cœur du film et son personnage principal, au même titre que l’eau elle-même.
De nombreuses créatures maléfiques féminines sont très souvent liées à l’eau, royaume tout aussi sombre, insondable, mystérieux et dangereux que la nuit. L’eau, élément féminin par excellence, traduit toute l’ambigüité de l’érotisme féminin : en surface, elle est lisse, sensuelle, troublante ; en profondeur, elle devient sombre, tumultueuse et dangereuse. Au même titre que le monde aquatique, la lune et les ténèbres, l’image de la femme est, selon Bachelard, « rattachée aux puissances de l’inconscient ».

2.1. La Sirène

Ces personnages mythologiques, mi-femmes mi-poissons, sont connus pour leur potentiel de séduction qu’elles utilisent sur les marins – chantant de douces mélodies, afin de mener leurs navires au naufrage. Toujours représentées flottant sur la mer, les sirènes sont vouées à l’érotisme, mais aussi à l’art. La scène où Rose demande à Jack, jeune artiste qu’elle découvre au même titre que les Picasso, Monet et Degas qu’elle ramène d’Europe aux Etats-Unis – comme une Gertrude Stein, de la dessiner nue allie ces deux caractéristiques de la sirène (« Ce fut le moment le plus érotique de toute ma vie », confie-t-elle).
En plus de la ritournelle qu’elle fredonne à plusieurs reprises dans le film (« Come Josephine in my flying machine, going up she goes… »), Rose possède deux attributs des sirènes : le peigne et le miroir. Si lors du récit de sa jeunesse ils sont peu présents (ils le sont néanmoins dans la scène dite « du portrait »), ce sont les deux effets personnels retrouvés dans la carcasse du navire qu’on lui remet, vieille dame, avec le dessin lui-même. Le miroir, attribut des sirènes, est aussi celui d’Aphrodite, déesse grecque de l’Amour et des Arts (au même titre que Rose), née de l’écume de la mer. Elle est l’ancêtre des sirènes mais la protectrice des marins.

Vénus au miroir – Pierre Paul Rubens (1616) / Photogramme Titanic

Le peigne, quant à lui, symbolise le sexe féminin. Les sirènes, toujours dotées d’une chevelure abondante, souvent blonde ou rousse, symbole de leur potentiel érotique et amoureux, passent leur temps à se peigner. Lors de la scène « du portrait », Rose porte son peigne d’or dans sa chevelure, c’est la dernière chose qu’elle enlève en se déshabillant.

A Mermaid – John William Waterhouse (1901) / Photogramme Titanic

2.2. La Nymphe

Les nymphes, divinités grecques – dont certaines sont aquatiques (les Ondines), sont de belles et douces jeunes filles vivant dans un environnement luxuriant (luxueux, pour Rose) et se consacrent à la danse et, là encore, au chant. Comme les sirènes, elles sont connues pour leur pouvoir érotique et leurs nombreuses aventures, qui donnent ainsi naissance au terme « nymphomanie ».
Rose est une danseuse, comme elle le démontre lors de la fête sur le pont des troisièmes classes en faisant des pointes, et sa possession d’une toile de la série des Danseuses d’Edgar Degas dans ses effets, ressemblant de près à L’Etoile, confirme encore son intérêt pour cet art.

Photogramme Titanic

En biologie, « la nymphe » représente un stade de développement de la larve, lors des mues de métamorphose des insectes. On parle de stade nymphal. Rappelons que dans Titanic nous assistons autant à la métamorphose de Rose qu’au naufrage d’un bateau.
Lors de la traversée, Rose est apparentée à une nymphe, quelle que soit sa définition.
2.3. La muse préraphaélite

L’Angleterre de Victoria Ière – période qui prenait fin seulement une dizaine d’années avant la création du Titanic, conservatrice et chrétienne, impose une morale rigoureuse et un conformisme social. Le mouvement pictural préraphaélite s’oppose de manière virulente au matérialisme victorien et aux conventions néoclassiques de « la machine de l’art académique » (propos de John Ruskin). Ainsi, les préraphaélites dénoncent l’inertie académique et le fini sombre de la peinture de la première moitié du XIXe, privilégiant les couleurs vives et les sujets légers, n’ayant pour seul objectif que d’être plastiquement « beaux ».

Les artistes de l’époque (Millais, Hunt et Rossetti en tête) se consacrèrent beaucoup au portrait féminin et, pour réchauffer les couleurs de leurs toiles, privilégiaient les modèles aux cheveux roux.
Cette couleur flamboyante leur plaisait d’autant plus que sa simple représentation brisait les codes de l’époque. En effet, dans l’Angleterre victorienne, les roux n’étaient pas seulement considérés comme étant laids, mais comme portant malheur. Ils représentaient aussi un tabou religieux, étant liés par cette capillarité à Judas Iscariot. Associés au mal et aux forces occultes, une légende de l’époque décrétait que la présence d’un roux sur un navire le vouait au naufrage. Ce n’est donc pas par hasard que l’actrice Kate Winslet dut se teindre les cheveux en roux pour incarner Rose.

Portrait of Elizabeth Siddal – Dante Gabriel Rossetti (1854) / Photogramme Titanic

Elizabeth Siddal, une jeune femme à la chevelure rousse et adoratrice des arts, posa pour les plus grands artistes de cette époque avant qu’ils ne soient reconnus, alors que leur place à la British Academy était encore à faire. En posant pour Jack, Rose incarne ce modèle au destin tragique, qui sera le visage de la célèbre Ophélie de Millais.
Opulente chevelure rousse, poses alanguies et nudité, Rose incarne la muse d’un artiste nouveau, par amour de l’art et par amour de l’artiste en question (Elizabeth Siddal ayant été la maîtresse de Dante Gabriel Rossetti).

Sans titre – E. Rose / Photogramme Titanic

2.4. Une Ophélie miraculée

La représentation picturale la plus connue d’Ophélie, peinte en 1851 par John Everett Millais, porte les traits de la rousse Elizabeth Siddal – qui fait lien au personnage de Rose. Cette même année, Arthur Hughes présenta lui aussi à la Royal Academy – sans concertation préalable avec Millais, une autre Ophelia (rousse, également). Celle-ci, moins connu que celle de Millais, représente la jeune femme au moment où elle songe à tomber dans l’eau ; ce sera la seule peinture qui ne montre pas une Ophélie flottant sur l’eau.

Ophelia – Arthur Hughes (1851) / Ophelia – John Everett Millais (1851)

A la manière de Hughes, James Cameron nous livre une image moins conventionnelle du personnage désespéré. Mais, contrairement à Ophélie, Rose souhaite mourir pour échapper à la futilité de son existance toute tracée et à son milieu bourgeois, et non à cause de la perte d’un amour (Hamlet, pour Ophélie). Pour Rose, c’est l’amour qui est salvateur. En se suspendant au bastingage avec cette envie de mort, elle se transforme en proue tragique, annonçant presque le destin du navire.

Photogrammes Titanic

Il est intéressant de noter que l’actrice Kate Winslet fut choisie, parallèlement au tournage de Titanic, pour incarner le personnage d’Ophélie dans le film Hamlet de Kenneth Branagh, sorti en 1996. Film dans lequel elle chante, fidèlement au personnage shakespearien.

 

« Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys
(…)
Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir (…) »

« Ophélie » – Arthur Rimbaud, Poésies (1870)

Photogrammes Titanic

Le personnage d’Ophélie, tiré de la pièce de théâtre Hamlet de William Shakespeare (Acte IV, Scène 7), est ancré dans l’inconscient collectif lorsque la question de mort dans l’eau – qui plus est celle d’une femme, est évoquée.
La figure de Rose est extrêmement blanche, comme décrite par Rimbaud dans son poème comme « blanche Ophélia », « grand lys » et « fantôme blanc », contrastant fortement avec le « fleuve noir ». Allongée sur le dos, regardant le ciel – « onde calme et noire où dorment les étoiles », Rose chante, à la manière d’Ophélie, un « vieil hymne ».  Cet hymne est celui de son histoire d’amour avec Jack, qu’ils ont chanté plus tôt dans le film, lors de leur premier baiser (et également plus longuement lors d’une scène coupée). Il s’agit d’une chanson populaire de l’époque (1911), intitulée « Come Josephine In My Flying Machine », sortie à l’occasion des premiers essais aériens. Ici encore, un lien est fait entre la mer et le ciel.

« (…) Sa robe se déploya et, pour quelques minutes,
La supporta sur l’eau telle une ondine,
Elle chantait des bribes de vieux hymnes,
Comme intouchée par sa propre détresse (…) »

Hamlet (Acte IV, Scène 7) – William Shakespeare (1603)

Mais sur cette eau noire, aucune présence physique de fleurs, puisqu’il ne s’agit pas d’un lac mais bien d’un océan. La seule fleur présente dans ce tableau est Rose elle-même ; son patronyme n’est pas choisi au hasard. Parmi les diverses fleurs au milieu desquels gît l’Ophélie d’Hamlet, des roses roses symbolisant la jeunesse, la beauté et l’amour sont toujours représentées. Les seules autres fleurs que nous voyons dans Titanic sont les nénuphars – fleurs aquatiques flottant sur l’eau, du tableau de Monet (Les Nymphéas) qui est en possession de Rose.

Malgré les similitudes des deux personnages, Rose ne connaîtra pas le même sort qu’Ophélie, puisqu’elle sera sauvée. Mais elle sera sauvée parce qu’elle cherchera à l’être. Si, plus tôt dans le film, Rose avait tenté de se suicider, quand elle gît réellement dans l’eau noire de l’océan, elle a envie de vivre, incarnant ainsi une femme moderne qui souhaite vivre pour ses idéaux et refuse de périr par amour.
Cependant, une image du navire rempli d’eau lors du naufrage nous offre la vision d’une Ophélie flottant, inerte, comme pour nous montrer que la référence est, malgré tout, faite jusqu’au bout.

Photogramme Titanic

Conclusion
Titanic raconte la mort d’un équipage et la naissance d’une femme de façons presque égales, poussant les différents mythes et symboles liés à l’eau à leur extrême et les mêlant entre eux, et cela toujours avec un intérêt constant pour l’art pictural. Titanic montre comment l’Homme peut être renversé par la nature qui l’entoure, mais aussi comment il peut maîtriser la nature et le destin en étant maître de lui-même.
Rose fait partie des êtres miraculeux, ceux qui en traversant les eaux ont traversé la mort. Au même titre que Moïse dans l’Ancien Testament, elle peut sauver un peuple et refaire le monde, lui insufflant des idées nouvelles et ses connaissances sur les choses de l’Homme, de l’amour, de la vie, de la mort et de l’art.

C’est tout, pour le moment.

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Au ciné, j’ai vu…

13 nov

… 3 films cannois, dont 2 qui ont déjà fait couler pas mal d’encre, et 1 autre, un peu passé à la trappe et c’est bien dommage. Je m’excuse platement pour le cruel manque de mises à jour, période d’oraux et de dossiers oblige.

  • Polisse – Maïwenn (2011)

Pour la troisième fois, je déclare mon amour total à Maïwenn. Pardonnez-Moi, c’était fort. Le Bal des Actrices, c’était un pot pourri de tout ce que j’aime. Polisse, c’est un coup de poing.
Polisse, c’est la belle Maïwenn qui arrive avec ses gros sabots, qui fout ses mains dans un gros tas d’immondices répugnants, et qui te les fout sur la table, sous le nez, en te disant “Tu vois, ça, ça arrive à plein de gens, et ça se passe tous les jours, et c’est grave”. Un gros “J’accuse” qui n’épargne personne, des hommes “intouchables” qui se permettent des choses parce que leurs relations les sauveront, en passant par les pères et leurs filles, les mères et leurs fils, les ados qui se montrent sur internet ou qui se prostituent pour presque rien… Des situations, toutes vécues par Maïwenn lors de son stage d’observation de plusieurs mois à la Brigade de Protection des Mineurs, portées à l’écran par un style docu/fiction, sa spécialité. La caméra nous intègre dans l’équipe de flics, entre missions et déboires personnels, composée entre autres d’un Joey Starr (qui se range des voitures) à couper le souffle, Jérémie Elkaïm en intello-bobo simplement ridicule et du duo Karin Viard/Marina Foïs assez convaincant.
Le générique sur L’île aux enfants est parfaitement flippant, la fin inattendue est poignante, et le milieu tout aussi  haletant que révoltant. Yes ! On pardonnera juste la love story un peu inutile entre Maïwenn et Joey Starr, elle ne gâche pas le film pour autant, et le début peut-être un peu trop trash.
Mais sinon, on voit Lou Doillon pendant 2 minutes qui joue la sœur de Maïwenn, et ça c’est ultra cool.

Note : Allez y avec une personne avec qui pleurer/planter les ongles dans le bras/se regarder avec des yeux ronds. En gros : allez y avec n’importe qui, puisque personne ne peut être insensible à ce film. Per-sonne. (17/20)

  • The Artist – Michel Hazanavicius (2011)

Le gros problème avec The Artist, c’est qu’il y a un film – sorti en 1952, qui s’appelle Singin’ in the rain, qui est un des plus grands films de l’histoire du cinéma et qui a déjà merveilleusement traité le sujet du passage du cinéma muet au cinéma parlant.
Un autre gros problème, c’est que The Artist se noie dans les références aux TRÈS grands films (Citizen Kane et les champs-contre-champs de la scène de la salle à manger, A Star is Born et Singin’ in the rain pour le scénario, Les Lumières de la Ville et Les Temps Modernes – impossible de ne pas penser à Chaplin et de se dire “aah, si ça avait été lui, ça aurait été plus drôle/émouvant”, Top Hat - on ne touche PAS à Fred & Ginger!, et même au Portrait de Dorian Gray pour la scène du tableau voilé dans le grenier), et la comparaison n’est pas soutenable.
On a acclamé The Artist à tort et à travers pour l’audace de réaliser, en 2011, un film en noir et blanc (Jarmusch, Coppola, Godard et Besson l’ont fait récemment), muet (Garrell aussi) et qui soit une comédie. Les films de Chaplin et Keaton étaient des comédies qui faisaient passer du rire aux larmes, ce qui n’est pas le cas avec The Artist où l’émotion manque cruellement pour un film du genre (j’insiste). Les blagues sont vieillottes et publicitaires, pas vraiment de quoi éclater de rire ni pleurer.
OK, la scène du verre d’eau montrant le passage du muet au sonore, c’était bien trouvé. Mais pourquoi cela n’a pas continué? Pourquoi 30 secondes de sonore pour, paf! revenir au muet d’un coup? Et ce n’est qu’une bonne idée, sur 1h40 de film (qui en paraissent 3). Au secours !
On va dire que j’en attendais trop. Ne me jetez pas la pierre.

Note : Allez y peut-être pour prendre goût aux films muets si vous n’en n’avez jamais vu… à la rigueur. Mais regardez plutôt Les Lumières de la Ville de Chaplin, du vrai de vrai. Allez y avec un amoureux à bécoter, histoire d’un peu moins vous emmerder. (07/20)

  • Les Géants – Bouli Lanners (2011)

C’est l’histoire de 3 gosses, 2 frères et 1 copain, qui passent leurs vacances d’été seuls dans leur maison de campagne. Sans argent et avec une mère qui les abandonne, ils partent faire les 400 coups et croisent sur leur chemin une tripotée de géants. Des monstres de taille et de muscles, qui aboient, mordent, attaquent et abusent de leur insouciance d’enfant. Des adultes, quoi. Au final, les géants, ce seront eux. Ces gamins qui vivent l’été de leur vie, défiant les adultes, les obligations de la vie, la société de consommation et les cases dans lesquelles on voudrait les enfermer. Un beau film sur la liberté.
Le jeu des 3 garçons est époustouflant d’honnêteté et rend leurs personnages extrêmement attachants.
Il y a là-dedans un autre personnage principal : la rivière. Une rivière qui berce et qui materne, qui remplace la mère. Après chaque grosse connerie, ils retournent systématiquement s’y réfugier. Les reflets du soleil et de la nature dans l’eau font presque de ce film une peinture impressionniste, qui rend le tout extrêmement poétique, le contraste avec ces pauvres gamins paumés et rejetés n’en n’est que plus fort. On reconnaît les bords de rivière de l’Ophélie de Millais, et ça c’est parfait. Enfin, quand on sait que le réalisateur est également peintre, tout s’explique. En plus de tout cela, la musique, gros point fort du film, a été enregistrée non pas en studio mais en pleine nature, sur les lieux du tournage, par le groupe folk The Bony King Of Nowhere. Magique !

Note : Allez le voir si vous avez envie de vivre une aventure, parce qu’on devient les personnages. Allez le voir si vous avez envie de rire, de pleurer, d’avoir peur, de voir du paysage et des choses qui changent. Allez y seul, ou avec quelqu’un qui supporte les films “lents”, celui-là ne mérite pas que l’on souffle ou que l’on s’endorme devant ! (17/20)

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Au ciné, j’ai vu …

7 oct

… 3 grands films ! Après une période vide de bons films dans les salles, en voici 3 en à peine 2 semaines. Cette revue sera pleine de paix, d’amour, de joie et de compliments, ce n’est pas franchement dans mes habitudes mais cela s’imposait.

  • We Need To Talk About Kevin – Lynne Ramsay (2011)

Un cauchemar très esthétique, c’est peut-être ce qui qualifierait le mieux We Need To Talk About Kevin. Dans la réalisation de ce film, tout est sublime : lumière, couleurs, musique (la BO m’a tiré des larmes d’admiration), beaux plans fixes, alors que le(s) sujet(s) – qu’il s’agisse de la haine et de la violence exprimées ou des personnages, la squelettique et désagréable Tilda Swinton à qui j’en ai voulu de former un couple avec son total opposé, le bien-portant, drôle et sympa John C. Reilly, sont à mille lieues du “sublime”. Comment faire du beau avec ce qu’il y a de pire? Lynne Ramsay, en travaillant sa réalisation, fait passer la pilule en rendant beau quelque chose d’abjecte (valeurs et personnages). Une démonstration de cinéma avec un point de vue innovant ; ce n’est plus avec le regard des victimes ou du meurtrier que l’on voit l’histoire, mais avec celui de la mère de ce garçon diabolique. A-t-elle échoué? Si oui, où? L’histoire décousue en flash-back mêlant plusieurs époques de sa vie de famille tentera de nous éclairer sur le personnage très “rouge” de Kevin. La musique clôturant le film, A Mother’s Last Word To Her Son du chanteur gospel Washington Phillips, est bouleversante de beauté et confirme que, oui, on peut aimer le diable si nous en sommes l’origine (“You are leaving, my darling boy, You always have been your mother’s joy”).

Note : Allez le voir si vous n’êtes pas fatigué et que voulez voir un bon film, de préférence avec un(e) cinéphile qui ne soupirera pas toutes les 5 minutes parce que c’est lent et qu’il ne comprend pas. Narration non-linéaire oblige, il faut un minimum de concentration, et on n’y va pas pour rire comme un coyote et se taper les cuisses. (18/20)

  • Le Skylab - Julie Delpy (2011)

Après le génial 2 Days in Paris et le splendide La Comtesse, Julie Delpy revient nous prouver par A+B qu’elle est la plus géniale des réalisatrices nouvelle génération. Le Skylab est un film familial dans lequel TOUT LE MONDE peut se reconnaitre : un repas de famille qui n’en finit pas et qui oublie les drames et règlements de compte, pas de ça ici ! On se raconte des histoires, on chante, on se moque les uns des autres, on se découvre… De plus, le côté années 70/80 rajoute du comique à toutes les situations (dégaines, sujets de conversation). Sinon, la réalisation est impeccable et intègre totalement le spectateur dans la famille et cette journée qu’ils passent ensemble, on en fait vraiment partie. Cette famille, c’est notre famille et celle de tout le monde. Le casting est dingue. Mention spéciale à Denis Ménochet (révélé par Tarantino dans la première scène du fabuleux Inglorious Basterds) et à Vincent Lacoste, qui fait pleurer de rire avec son paquet de clopes dans le slip de bain et son blouson en vinyle trop court. On quitte la salle pendant le générique en dansant sur Born To Be Alive, qui en dit beaucoup sur ce film sur la vie. Un vrai bijou !

Note : Allez-y en famille, par exemple. Si vous avez le cafard, rien de mieux pour vous faire pleurer… de rire ! Ça donne la pêche et ça fait aimer l’humanité entière. Attention aux trop nostalgiques qui pourraient se reconnaître partout, entre la boum à St-Malo où il n’y a personne, Anne Sylvestre, Joe Dassin et le jeu de 7 familles Marc et Julie (comment ça, j’en fais partie?).  (19/20)

  • Drive – Nicolas Winding Refn (2011)

Ahh, mais attendez… C’est donc ÇA le cinéma? Rien que sur l’image ci-dessous, regardez sa construction (lignes, lumière, teintes), et dites-vous que tous, absolument TOUS les plans de ce film sont étudiés à ce point-là. RIEN n’est laissé au hasard. Position de la caméra, lumière et ombres, la musique (splendide) qui démarre aux bons moments et les paroles en lien avec l’action, le scénario simple et sans faille, un suspense hitchcockien pendant les courses de voiture et des dialogues tarantinesques très drôles et 100% américains (je rappelle que Refn est danois), une histoire d’amour pas cucul pour deux sous (avec la belle Carey Mulligan – excellent choix!) et un personnage principal silencieux, puissant et qui en impose un max – comme d’habitude chez Refn, que ce soit dans Bronson (2009) ou Valhalla Rising (2010). OUI, Refn sort une bombe par an. Je n’ai pas précisé que Ryan Gosling est excellentissime, cela va de soi et je pense qu’en ce moment tout le monde l’a compris, puisqu’il est partout. Mais Drive, c’est le film de l’année 2011.

Note : Voyez le. N’importe où, n’importe quand, avec n’importe qui (de + de 12 ans), mais voyez-le ! (20/20)

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Cléopâtre au cinéma

9 sept

Aujourd’hui, au lieu d’une scène culte, j’ai voulu m’intéresser à un thème en particulier, toujours cinématographique. Si cette idée ne vous plaît pas, je n’insisterai pas, mais parler de Cléopâtre VII en faisant un peu d’histoire du cinéma me paraissait intéressant. La fascinante reine d’Égypte dont l’histoire est une ressource inépuisable pour les réalisateurs a parcouru l’histoire du cinéma en changeant de visage et de caractère. Costumes exceptionnels et figurants par milliers, décors titanesques, budgets astronomiques et censure à gogo au programme.

La vérité, c’est que je voulais choisir un des films majeurs sur Cléopâtre et discuter d’une scène en particulier, mais 1) je n’ai pas pu m’y résoudre, 2) les extraits sous-titrés sont impossibles à trouver, et puis 3) changer, ça fait du bien. Donc pour le prix d’un film, vous en aurez six (ça fait un peu marchand de melons, j’en conviens).
[Note : Ce ne sont pas les uniques films sur Cléopâtre, mais les plus importants.]

T'as intérêt à tout lire.

La femme

Tout ce qu’ont pu découvrir les historiens sur son physique est qu’elle avait les traits lourds et un grand nez. Elle était pourtant une grande séductrice, grâce à une voix ensorcelante, du charisme et une culture impressionnante (elle parlait pas moins de dix langues). Belle ou non, elle incarne la femme fatale ultime, devant laquelle les hommes ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes. Tentatrice de grande envergure, c’est sur son personnage que s’est formé le concept des vamps (séductrices vampiriques aspirant toute force et courage des hommes les approchant), héroïnes des films noirs en particulier.
Boulimique sexuelle, elle se servait de ses esclaves mâles pour assouvir ses envies et les faisait tuer le lendemain. C’était le prix à payer pour sa “compagnie”. C’est ainsi qu’elle ensorcela Marc-Antoine (homme de pouvoir inaccessible, au même titre que César), qui laissa tomber pour elle son peuple et tout l’Empire romain, ne pouvant plus s’en séparer.
A côté de cette réputation, Cléopâtre était
un pharaon tenace, extrêmement attachée à son pays et à son peuple. Elle gérait de main de maître disettes, sécheresses et luttes politiques. Une bête de nana.

L’histoire (en très gros)

Elle accède au trône à 17 ans, épouse consécutivement ses 2 frères (berk) mais finit par régner seule [les films n'évoquent pas cette partie de sa vie]. Pour agrandir, sauver et moderniser l’Égypte, elle séduit l’empereur romain Jules César en se faisant livrer à lui, enroulée dans un tapis, pour pouvoir l’approcher. César, accusé de délaisser son peuple pour une femme se fait assassiner. Cléopâtre rencontre alors son second, Marc-Antoine, qu’elle séduit également. Ils se marient, mais leur amour est bien réel. Un leader romain, Octave, déclare la guerre à Marc-Antoine. Cléopâtre tente de le séduire, mais en vain. Marc-Antoine se suicide au poignard, Cléopâtre au poison (piquée par un serpent) et meurt dignement sur son trône, pour que personne ne puisse la détrôner.

Les représentations

Bien avant l’invention du cinéma, des actrices s’essayaient déjà à imiter Cléopâtre sur les planches, souvent dans la pièce de Shakespeare, Antony & Cleopatra. En particulier l’actrice britannique Lillie Langtry, qui l’a incarné une centaine de fois sur scène (1890 – 1891).

Lillie Langtry (1890)

1912

Le premier Cléopâtre “connu” (Charles Gaskill) est un film muet avec Helen Gardner, une actrice à succès. Première femme à monter une boîte de production, créatrice de costumes, professeur de pantomime, c’est une femme exceptionnelle, presque autant que Cléopâtre elle-même. Pour les passionnés, le film est disponible en entier sur youtube ici. C’est une archive intéressante, mais pas un film génial. Le personnage de Cléopâtre y est très grave et assez insupportable à mon avis. Mais voyez quand même quelques secondes de la première Cléopâtre muette, dans un costume que l’actrice avait réalisé elle-même :


Helen Gardner (1912) - Theda Bara (1917)

1917

Le second Cléopâtre (J. Gordon Edwards) est connu pour avoir dans son casting la première vamp du cinéma, la belle Theda Bara. Le film est basé sur la pièce de Shakespeare Antony & Cleopatra. De son temps, il fut censuré à cause du personnage trop “sexuel” et provocant, et des costumes outranciers. Il est malheureusement impossible de le voir, toutes les copies ayant brûlé lors d’un incendie à la Fox. Il reste seulement des bribes du film, dont ces quelques secondes :

1934

Le Cléopâtre réalisé par Cecil B. DeMille (pas de confusion, Cecil est un homme, et le gagnant de la toute première Palme d’Or à Cannes) est une version qui envoie valser rapidement César pour se concentrer sur l’histoire d’amour entre Cléopâtre et Marc-Antoine. Les réalités historiques et géopolitiques, bien que présentes, sont vraiment reléguées au second plan. C’est un drame amoureux plein d’excès et de faste et c’est assez sublime à regarder. De plus, l’actrice choisie pour le rôle de cette immense production hollywoodienne est… une française ! Claudette Colbert, certainement l’opposé physique de la véritable Cléopâtre, avec son minuscule nez retroussé. Seins nus strassés et robes moulantes au menu.

Ici, vous pouvez admirer la (courte) scène de l’entrée de Cléopâtre à Rome avec César et leur fils Césarion, un bâtard, puisque César était marié à une romaine et a “fauté” avec Cléopâtre, qu’on appelait “la reine prostituée”. Pourtant, le peuple qui va bientôt haïr la reine d’Égypte lui réserve un accueil triomphant qui traduit le reste du film : opulence et excès, partout! Les quelques romains que l’on entend discuter dans l’extrait disent simplement “- Elle est belle – Oui, vraiment – Oh, je ne sais pas…“, paroles qui soulignent l’éternel doute sur la réelle beauté de la reine d’Égypte. Certains auteurs de l’époque la comparent à une déesse, presque impossible à regarder tellement sa beauté était grande, mais les rares informations “concrètes” concernant son aspect physique (pièces, statues) ne laissent rien paraître de tel ! Mystère.

Claudette Colbert (1934) - Vivien Leigh (1945)

1945

La version intitulée César et Cléopâtre (Gabriel Pascal) est beaucoup moins connue, même avec Vivien Leigh au casting (la Scarlett d’Autant en Emporte le Vent). Peut-être parce que ce n’est pas un film hollywoodien, mais britannique et que c’est une adaptation d’une pièce de George Bernard Shaw et pas de Shakespeare. Une Cléopâtre plus femme enfant que femme fatale (elle a 16 ans dans ce film, alors que Vivien Leigh en avait 32 et l’illusion est parfaite!), un César ironique et blasé, une réalisation assez peu marquée et un aspect beaucoup moins péplum que dans les autres versions. Plus une pièce de théâtre qu’un film, peut-être à cause du jeu des acteurs, très doués. Et particularité : on parle de César et pas de Marc-Antoine, pour une fois !

1963

La version aux 4 Oscars de Joseph L. Mankiewicz est la plus aboutie et la plus spectaculaire de toutes, starring le couple mythique Richard Burton - Elizabeth Taylor, un film de 4h et 5h20 pour la version non-coupée.  Du point de vue de l’intrigue, ce film est un remake de celui de DeMille, mais avec beaucoup plus d’attention sur César. C’est une fresque, un monument, un vrai péplum, avec une rigueur historique incroyable (des historiens étaient consultés pour chaque scène), 64 robes pour Liz Taylor qui fait de Cléopâtre une vraie déesse, des milliers de figurants, un budget qui a failli ruiner la Fox, j’en passe et des meilleures. Niveau opulence, rigueur et qualité, il bat toutes les autres versions. Régalez-vous devant la scène, là aussi, de l’entrée de Cléopâtre à Rome, LA scène culte du film :

Cet extrait ne le montre pas, mais la caméra est placée derrière deux légionnaires romains, à la place de César. Nous avons donc dans cette scène le point de vue de César, à savoir l’angle le plus avantageux puisque c’était à lui que le “spectacle” était destiné. Comme au théâtre, il n’y a qu’une seule place “idéale”, de laquelle on a la meilleure vision de l’œuvre, et ici le réalisateur nous l’offre. Hormis la démesure extrême (encore plus que dans la version de DeMille) qui caractérise Cléopâtre, c’est de la démesure d’Hollywood qu’il s’agit ici.

Élizabeth Taylor (1963)

2001

Le film Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre d’Alain Chabat (adapté de la BD Astérix et Cléopâtre) met en scène la reine d’Égypte en la personne de Monica Bellucci. [Note : Je ne néglige rien par snobisme !] Un film qui fait part belle à l’humour, tout en mettant en scène la folie des grandeurs, l’orgueil et le pouvoir sexuel de Cléopâtre et la montre comme une femme impitoyable et autoritaire qui mène tout le monde à la baguette, surtout César. Extrait plus que révélateur dans lequel tout cela est condensé : 

Le fait que César fasse comme s’il ne savait pas qui venait le voir (avec arrêt de tout bruit quand il est dos au char et le son qui revient dès qu’il se retourne) est un gag assez drôle en soi, il faut le reconnaître. Il se moque du côté “manifestation” de chaque sortie de la reine, avec l’immense char et la centaine d’esclaves qui l’accompagne (semblable à l’arrivée à Rome du film de DeMille et de Mankiewicz), qui n’envisage pas de passer inaperçu et qu’on ne la remarque pas. Égocentrique, Cléopâtre? C’est certainement la version filmique qui lui attribue le plus de défauts et la rend la plus détestable.

Monica Bellucci (2001) - Angelina Jolie (2012)

2012

Et une nouvelle Cléopâtre que nous prépare en ce moment-même David Fincher, starring Angelina Jolie, mais attention : il est question que cette Cléopâtre ne soit pas représentée comme une séductrice, mais comme un pharaon à part entière. L’actrice devra-t-elle s’enlaidir ou tout simplement ne pas chercher à se sublimer avec des costumes à tomber? Mystère… En tous cas, on sera loin d’Élizabeth Taylor.

Un point commun entre ces films : les actrices, toujours représentantes des canons de beauté de l’époque (Theda Bara n’a rien à voir avec Angelina Jolie). Ces belles femmes sont d’ailleurs à mille lieues de ressembler à “la vraie” Cléopâtre, avec ses traits lourds et son grand nez. Pourquoi? Parce que selon les époques et les lieux, les canons de beauté, comme la mode, évoluent et que la représentation que l’on se fait de Cléopâtre, irrésistible avant d’être belle, doit subsister. Cléopâtre sera toujours LA plus belle, LA plus puissante, LA plus maligne et LA femme à envier du moment. Beauté immortelle et immuable. (La it-girl, quoi.)

PARDON? Bon, puisque vous insistez… :)

Pro jusqu’au bout : Astérix et Cléopâtre (1968) de Goscinny et Uderzo, les créateurs d’Astérix en personne.

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Le Magicien d’Oz – There’s no place like home

2 sept

Aujourd’hui, on s’intéresse au film le plus vu au monde, soit l’équivalent de La Bible pour les livres – si vous jouez au Trivial Poursuit vous savez de quoi je parle. Le Magicien d’Oz (The Wizard of Oz – 1939) de Victor Fleming, l’illustre réalisateur d’Autant en Emporte le Vent, adapté du roman de L. Frank Baum. Je suis si enthousiaste de parler de ce film que je danserai bien sur une route de briques jaunes en chantant, mais je pense que Dorothy et ses potes expriment l’essentiel ici :

Dorothy Gale s’ennuie dans la petite ferme du Kansas où elle vit avec son oncle et sa tante. Une horrible voisine riche et acariâtre veut lui enlever son chien, Toto. Elle ne peut rien faire contre et est désespérée. Lorsqu’un ouragan dévastateur passe sur la ferme, Dorothy est assommée et rêve qu’elle se retrouve à Oz, un pays peuplé de petits hommes où règnent des fées, mais surtout un grand magicien qui peut exaucer tous les souhaits. En chemin, pour le retrouver afin de rentrer chez elle, elle croise la route d’un épouvantail (qui n’a pas de cervelle), d’un homme de fer (qui n’a pas de cœur) et d’un lion (qui n’a pas de courage). Ils lutteront ensemble pour trouver ce fameux magicien, afin qu’il leur donne ce qui leur manque à tous.

Si l’histoire est globalement la même du livre au film, on ne retrouve presque rien de similaire du point de vue des détails, le changement le plus criant étant la couleur des fameuses chaussures de l’héroïne. Dans le roman, les souliers sont argentés. Dans le film, ils sont rouges (rubis, même). Pourquoi ? Parce que Le Magicien d’Oz est un des premiers films en Technicolor. Du milieu à la fin des années 30, la couleur à l’écran était une révolution et un véritable argument marketing (comme pour le son, le numérique et la 3D), les gens allaient au cinéma pour voir de la couleur à foison et constater le progrès. Les souliers de Dorothy, qui sont presque un personnage à part entière, ne pouvaient PAS être bêtement argentés (gris/blanc).

Le Magicien d’Oz, c’est aussi Somewhere over the rainbow (Oscar de la meilleure chanson), chanté par Dorothy alors qu’elle est dans sa ferme perdue dans le Kansas, avec une image filmée en sépia. Dans son esprit d’enfant, elle ne connait qu’une seule chose de colorée : l’arc-en-ciel, et elle s’imagine un pays plein de couleurs, derrière l’arc-en-ciel, où les rêves se réalisent.

Puis, une tornade éclate (une des plus grosses craintes des États-Unis, le Kansas en étant le centre) et passe sur la ferme de Dorothy, qui n’a le temps que de se réfugier dans sa chambre. S’ensuivent des effets spéciaux incroyables qui montrent la ferme s’envoler (une reproduction miniature de la ferme était filmée au ralenti en train de tomber) et atterrir… derrière l’arc-en-ciel. [Note : la vidéo est longue, vous pouvez ne regarder que les 2 premières minutes.]

Au tout début de la scène, l’image n’était pas filmée en sépia mais… en couleur! L’intérieur de la ferme avait été peint en marron, et une doublure de Dorothy (si l’on regarde de près, on remarque très bien que ce n’est pas Judy Garland) vêtue d’une robe couleur “sépia” ouvre la porte de dos. Puis, la vraie Dorothy fait son entrée avec sa robe bleue.

Le passage du sépia à la couleur est une excellente utilisation de la nouveauté pour rendre le changement d’univers flagrant. L’émerveillement du spectateur (qui a payé sa place pour voir de la couleur) est encore plus grand. Après avoir été coincé dans des teintes sépia durant les 20 premières minutes, une porte s’ouvrant sur les couleurs de l’arc-en-ciel nous contente et nous fait réellement changer d’univers en même temps que Dorothy.
Pour marquer encore plus le temps de l’émerveillement, il n’y a aucune musique avant l’ouverture de la porte, puis elle redémarre avec l’apparition des couleurs. Le parlé/chanté marque également la différenciation des deux mondes. Avant d’arriver à Oz, il n’y a eu qu’une seule chanson (Somewhere over the rainbow), très mélancolique. Après son arrivée, les scènes chantées et dansées s’enchaînent à grande vitesse, avec des rythmes beaucoup plus joyeux.

L’autre passage important du film avec l’arrivée à Oz, c’est le départ de Oz. Une fois sa mission terminée, Dorothy apprend qu’elle avait le pouvoir de rentrer chez elle dès le début, grâce à ses souliers et à une formule magique : “There’s no place like home”.

La traduction littérale de cette formule magique donnerait “Il n’y a pas d’endroit comme chez soi”, étrangement la VF traduit la phrase comme ceci : “Je veux retrouver ceux que j’aime”. Il parait que la version originale ferait référence à la situation des États-Unis qui, ne sachant pas comment se positionner par rapport à la guerre qui avait lieu en Europe, préféraient “rester chez eux” et fermer les portes. [Note : Je trouve cette théorie stupide et tirée par les cheveux, mais comme elle intéresse suffisamment de gens je n'exclue rien.]
En revanche, l’histoire de cette fillette qui s’ennuie dans sa ferme loin de tout et cherche à s’évader pour s’accomplir est caractéristique du rêve américain. Le pays d’Oz peut être perçu comme un El Dorado, nécessaire au parcours initiatique des héros. On peut voir la Cité d’Émeraude (où règne le magicien) comme un New York fantastique avec ses hautes tours qui scintillent. Finalement, Oz est une terre d’accueil où l’on aide les vagabonds et laissés pour compte (Dorothy qui est loin de chez elle et n’a pas de parents, et ses 3 amis à qui il manque des qualités vitales). Mais la moralité de ce film sur l’exil (fantastique, musical et coloré, ça passe mieux) est que le seul foyer dans lequel on se trouve bien, c’est celui que l’on se fabrique soi-même, avec ses amis, la famille n’ayant presque aucun rôle ici.

Une citation :Toto, I’ve got a feeling we’re not in Kansas anymore.” Dorothy Gale

A savoir : Cette réplique est classée 4e plus grande réplique du cinéma américain. | A l’origine, la Méchante Sorcière de l’Ouest devait être sublime et sexy, mais le réalisateur s’est raisonné : ce n’était pas possible, les méchants sont vieux et moches.| Judy Garland avait 17 ans, elle a du perdre plusieurs kilos et se faire comprimer la poitrine pour ce rôle, Dorothy étant censée être une petite fille.

Je ne suis pas une fan en carton.

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Le ballet des Chaussons Rouges

31 août

C’est un fait, mille ouvrages théoriques sur le cinéma vous le démontreront par A+B : le septième art est le plus total des arts puisqu’il peut en lui seul réunir et contenir les six autres. Cela ne rend pas les autres arts moins importants, et ce n’est pas parce que l’on va au cinéma qu’il faut arrêter de lire ou d’aller au musée, mais certains films sont de véritables prouesses artistiques, et pour nourrir cette prise de conscience sur « le cinéma comme art total », un film déclasse tous les autres.

Les Chaussons Rouges (The Red Shoes - 1948) est un film de Michael Powell et Emeric Pressburger, un duo de cinéastes indépendants, auteurs de bon nombre de classiques du cinéma britannique.

Le film est ultra célèbre pour sa ballerine rousse et ses chaussons de danse rouge vif, à ne surtout pas confondre avec l’autre paire de chaussures rouges la plus connue du cinéma : celles de Dorothy du Magicien d’Oz (1939 – on y reviendra). Elles ont pourtant chacune un pouvoir sur celle qui les portent.

Côté symbolique, j’ajouterai que la couleur rouge a autant de significations positives que négatives, à savoir : la passion, la sexualité et le triomphe d’un côté, et le sang, l’enfer et le danger de l’autre. Ce qui traduit complètement l’ambivalence du personnage principal et son histoire. Venons-en.

Scène Culte #21 : Le ballet des Chaussons Rouges The Red Shoes 1948 0011

Les Chaussons Rouges raconte l’ascension simultanée d’une ballerine, Victoria Page (Moira Shearer) et d’un compositeur, Julian Craster (Marius Goring). Ces deux personnages forment un trio amoureux avec celui qui les unit : le directeur de la troupe de ballet, Boris Lermontov (Anton Walbrook). Julian écrit un ballet pour Victoria à la demande de Lermontov, Les Souliers Rouges, inspiré du conte d’Andersen.
C’est un triomphe, Victoria devient une ballerine célèbre dans toute l’Europe, mais l’histoire d’amour naissante entre Victoria et Julian provoque la colère et la jalousie de Lermontov. Il renvoie le compositeur et Victoria démissionne, renonçant ainsi à sa passion pour la danse et l’art au profit de son amour. Mais l’héroïne qu’elle incarne dans Les Chaussons Rouges prend le dessus sur Victoria, les chaussons ne s’enlèvent plus et n’arrêtent pas leur course folle.

La scène culte de ce film, c’est la scène du ballet des Chaussons Rouges, la clé de voûte de l’histoire. Ce ballet incroyable qui dure 17 minutes nécessita une vingtaine de décors somptueux, 53 danseurs et 4 semaines de tournage. Victoria danse alors le conte d’Andersen « Les Souliers Rouges », l’histoire d’une jeune femme qui tombe amoureuse d’une paire de souliers. Elle les enfile et se met à danser, heureuse et légère, jusqu’au bout de la nuit. Au petit matin, exténuée, elle tente de s’arrêter, mais les souliers ne sont pas fatigués et continuent de danser, interminablement.

Avant de la regarder et pour bien en profiter, il faut voir en quoi cette scène réunit-elle tous les arts à elle seule? Littérature et poésie : il s’agit d’une adaptation du conte « Les Souliers Rouges » du célèbre conteur danois Hans Christian Andersen, à qui l’on doit notamment « La Petite Sirène », « Le Vilain Petit Canard », « La Petite Fille aux Allumettes », etc. Danse et pantomime : il s’agit de l’histoire d’une ballerine, il y a donc de longues scènes dansées qui allient un jeu théâtral digne d’acteurs muets. Musique : l’un des personnages principaux s’est fait voler ses compositions musicales pour le ballet, la musique originale – composée spécialement pour le film, a reçu l’Oscar et le Golden Globe de la meilleure musique. Peinture, Dessin et Architecture : sont présents dans la vingtaine de décors de théâtre « sur scène » dans lesquels Victoria danse et saute de l’un à l’autre. Ces décors sublimes ont été construits à partir de véritables peintures réalisées par Hein Heckroth, qui obtint pour ce film l’Oscar du meilleur directeur artistique (décors, costumes et accessoires). Voici quelques unes des peintures en question, que vous reconnaitrez sûrement en regardant l’extrait :

Scène Culte #21 : Le ballet des Chaussons Rouges montage red shoes 1

Scène Culte #21 : Le ballet des Chaussons Rouges 001

Voici donc le monstre :

 

En parallèle de la mise en scène décrite plus haut, Victoria fait également une traversée de l’art en dansant de tableaux en tableaux : elle passe par un cirque, un bal, un musée (dans lequel les œuvres tombent par terre), un cimetière (avec caveaux à colonnes et statues) et danse avec du papier imprimé.

Le plus important étant les techniques propres au cinéma utilisées dans la scène : superpositions de plans, glissements hallucinogènes (quand elle se regarde dans la vitrine), fondus enchaînés, apparitions dues au montage (les chaussons qui disparaissent de la vitrine et apparaissent à ses pieds). Ces techniques sont là pour nous rappeler, au cas où on l’aurait oublié, que l’on regarde Les Chaussons Rouges le film, pas le ballet. Les spectateurs dans le théâtre où joue Victoria ne peuvent pas voir cela, nous si. Avec un film, on peut faire encore plus de choses et on ne s’embarrasse pas de la réalité, de ce qui est possible ou pas.

Ce film est une réflexion sur l’art, la vie et la douleur obligatoire entre les deux. La douleur des choix que l’on fait pour vivre et les sacrifices pour l’art, du corps et de l’esprit. Danser sur la pointe des pieds pour toujours serait aussi douloureux que de taper sur les touches d’un piano toute sa vie, de gratter les cordes d’une guitare à l’infini, ou de ne jamais s’arrêter d’écrire. Si l’on fait le choix de « faire de l’art », on s’y consacre corps et âme, ou pas du tout. Mais si l’on ne peut pas vivre sans danser, sans peindre ou sans écrire, que reste-t-il comme choix sinon mourir ? L’art mérite-t-il que l’on meurt pour lui?

Ces dilemmes impossibles sont classiques des films de Powell et Pressburger, dont les personnages sont toujours tiraillés entre l’ambition et l’amour et la vie et la mort. Michael Powell justifia l’immense succès des Chaussons Rouges par ceci : « Pendant dix ans on nous avait dit à tous d’aller mourir pour la liberté et la démocratie, et maintenant que la guerre était finie, Les Chaussons Rouges nous disait d’aller mourir pour l’art. »

Enfin, ce film rend l’art accessible à tous. Dans une salle, les bourgeois sont mêlés aux ouvriers. En payant un simple ticket de cinéma, on peut voir un vrai ballet sans passer par la case opéra / robe longue / costume trois pièces. Une révolution.

UNE citation : “- Why do you want to dance? – Why do you want to live?”  Boris Lermontov & Victoria Page

A savoir : Une version remastérisée du film par Martin Scorsese est sortie, en Blu-Ray et au cinéma, en 2010. Cette version a fait l’ouverture du festival de Cannes en 2009, quand Scorsese en était le président. | Si on compare Les Chaussons Rouges à Black Swan, je me fâche tout rouge.

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